Que se passe-t-il ?
Le 1 novembre 2024, à 11h52, le toit de la gare de Novi Sad, deuxième ville de la Serbie, s’est effondré, fauchant la vie de 16 personnes et enclenchant la plus grande vague de contestation que le pays a vu depuis des décennies. Cet évènement tragique a en premier lieu mobilisé les étudiants, qui ont demandé que les causes de cet effondrement d’une gare, récemment rénovée, soient recherchées et que des poursuites soient menées contre les personnes responsables par les institutions compétentes.[1]
Les premières réactions du pouvoir, comme celle du président Aleksandar Vučić qui a maintenu que le toit de la gare n’a pas été rénové (ce qui a été démenti par la suite) ainsi que la volonté du président de s’imposer comme seule autorité pour répondre à ces demandes, outrepassant ses prérogatives en écartant celles des institutions compétentes, n’ont fait qu’alimenter la contestation. Les étudiants ont commencé un blocus universitaire touchant presque toutes les facultés du pays, et ont été soutenus par une grande partie de la population. L’apogée fut une manifestation le 15 mars rassemblant plus de 300 000 personnes à Belgrade.[2] Entre temps, le président a mobilisé ses soutiens, les présentant comme “des étudiants qui veulent étudier”, dont une bonne partie a été payée par l’argent public, accompagnée d’éléments criminels et violents, pour créer un vaste camping occupant l’espace public entre la Présidence de la République et le Parlement, contribuant ainsi à la montée des tensions.[3]
Les facultés de l’Université de Belgrade sont en blocus depuis novembre 2024. Dans tout le pays, les étudiants dorment et vivent sur les campus et organisent le mouvement par des plenums autonomes. Depuis novembre, le mouvement étudiant a été au cœur de la contestation. Sur la photo (de gauche à droite), la faculté de génie mécanique, la faculté de droit et la faculté de génie électrique de Belgrade.
À l’heure actuelle, en juillet 2025, après 8 mois, cette vague de contestation a considérablement monté en ampleur, mobilisant non seulement le monde universitaire et la jeunesse mais les citoyens au sens large. Le 28 juin environ 140 000 personnes se sont mobilisées lors d’une grande manifestation à Belgrade,[4] et les citoyens entretiennent des points de blocage partout dans le pays. Les autorités serbes minimisent l’importance de cette contestation, et traitent les manifestants de “terroristes” ou de “traitres”, et les accusent de mener une “révolution de couleur” contre la stabilité de l’Etat.[5] La répression s’est aussi considérablement intensifiée, avec plusieurs instances de violences policières depuis le 28 juin, et l’arrestation de manifestants, y compris de mineurs, sous le prétexte qu’ils auraient voulu porter atteinte à la stabilité institutionnelle du pays.[6] Dans ce moment tendu, le président a même trouvé opportun de gracier plusieurs militants de son parti, qui ont commis des violences contre les manifestants, dont une étudiante à qui ils ont cassé la mâchoire.[7]
Depuis mars 2025, le pouvoir a mobilisé les soutiens du président dans un camping occupant l’espace public entre le Parlement et la Présidence. Cet camping, appelé communément “ćacilend”, est barricadé et surveillé par la police, ce qui n’a pas empêché ses “habitants” de commettre des violences contre des personnes qui ont essayé d’y entrer sans leur autorisation.
Mais comment en est-on arrivé là ?
Afin de comprendre la situation actuelle, il est indispensable de comprendre la consolidation du pouvoir du régime actuel. Aleksandar Vučić, fervent nationaliste qui a servi comme ministre de l’Information pendant le dernier gouvernement de Slobodan Milošević, va opérer un tournant politique majeur en 2008, lorsqu’il fonde avec son mentor Tomislav Nikolić le Parti progressiste serbe (SNS). Ce nouveau parti, qui se veut pro-européen, met en œuvre une campagne ambitieuse de redressement de son image, devenant une des principales forces politiques du pays. En 2012, Tomislav Nikolić est élu président, et Vučić va devenir Vice-Premier Ministre puis Premier Ministre en 2014. Vučić va rapidement consolider son pouvoir, allant jusqu’à écarter Nikolić pour se présenter et gagner l’élection présidentielle de 2017. Le régime qu’il construit repose sur trois piliers : un contrôle de l’espace médiatique, une politisation des institutions et du secteur public, que le SNS va mettre à son service, et une proximité entre les milieux criminels et le pouvoir, qui lui assure une mainmise considérable sur de nombreux secteurs économiques.
En inondant l’espace médiatique de sa personne, le président, dont le rôle est constitutionnellement censé être largement cérémonial, a progressivement usurpé les compétences des principales institutions du pays, et a établi ce qui peut être considéré comme un régime personnel. À titre d’exemple, pendant les six premiers mois de 2025, le président a eu 220 allocutions et apparences médiatiques via les médias télévisés.[8] L’indépendance des médias est dans un état dramatique et des journalistes indépendants et d’opposition subissent des pressions régulières.[9]
Que demandent les citoyens dans la rue ? Quelles ont été les principales réactions internationales ?
La principale demande aujourd’hui, que les manifestants voient comme une potentielle issue de la crise actuelle (car le pouvoir n’a pas répondu à leurs demandes initiales), est la convocation d’élections parlementaires anticipées. Il s’agit d’une compétence du président, mais celui-ci refuse de s’y plier, bien qu’il ait utilisé cette compétence à de multiples reprises lorsque ça l’arrangeait.
Les réactions internationales face à la situation ont été pour la plupart en soutien tacite, sinon ouvert, au pouvoir en place. La Russie de Vladimir Poutine assure Vučić de son soutien face à la prétendue “révolution de couleur”, un vieux terme employé par la propagande russe dont les médias pro-gouvernementaux serbes et le président lui-même se servent avec enthousiasme.[10]
Quant à l’Union européenne, dont la Serbie est un pays candidat, les réactions ont été pour le moment largement timides. Bien que plusieurs groupes politiques au Parlement européen aient exprimé leur solidarité avec les manifestations, la Commission européenne axe son discours sur “la nécessite d’entreprendre des réformes”.[11] La commissaire à l’élargissement, Marta Kos, a récemment évoquée la convergence entre les demandes des manifestants et les critères d’adhésion à l’Union.[12] Toutefois, de nombreux acteurs en Serbie reprochent l’utilisation d’un langage technocratique qui laisse trop de place pour accommoder et légitimer le régime de Vučić.
À cet égard il est important de noter que les demandes des manifestants, à savoir un système fondé sur la démocratie, l’État de droit et l’égalité, sont en effet des reflets des valeurs fondamentales de l’Union, telles que définies par l’Article 2 du Traité sur l’Union européenne. Bien qu’on ne voie pas de drapeau européen dans les manifestations, et que l’Union reste un sujet clivant, au contraire de ce qui peut être vu en Géorgie par exemple, les multiples déplacements des manifestants étudiants vers Bruxelles et Strasbourg, à vélo et en course, témoignent de leur attachement à ces valeurs.[13]
Le 12 mai 2025, les coureurs et coureuses étudiants serbes arrivent à Bruxelles après une course en relai depuis la Serbie. Ils partagent les demandes qu‘ils ont adressés au gouvernement serbe avec les institutions européennes. Sur les images, ils sont accueillis par des organisations de la diaspora serbe locale ainsi que des membres de diasporas d’autres pays de la région.
Malgré cet attachement évident des citoyens serbes aux valeurs qu’ils partagent avec l’Europe, d’autres considérations semblent pour le moment prendre plus d’importance dans les calculs de l’UE. Une crainte pour la stabilité de la Serbie et de la région, en l’absence d’une alternative politique crédible, ainsi que de potentiels intérêts économiques, comme le très controversé projet minier dans la vallée du Jadar, sont souvent cités comme explications.[14]
Quelles sont les perspectives ?
Pour le moment, tout laisse à croire que le mouvement de contestation va durer, et de nombreux commentateurs maintiennent qu’un retour en arrière serait impossible.[15] Il est possible que le président cède aux demandes des manifestants en convoquant des élections anticipées. Cependant, le fait qu’il soit maître des horloges dans ce cas lui donne un avantage considérable, car il peut choisir le moment qui lui convient. Le défi principal sera de structurer le mouvement de contestation en un mouvement politique qui puisse définir un programme commun autour d’une plateforme de transition. Bien que des idées intéressantes et innovantes ont été avancées, telle qu’une “liste étudiante” validée par les plénums des différentes facultés, beaucoup reste à faire pour souder un bloc autour duquel les différents piliers de la contestation, y compris les partis d‘opposition, pourraient s’unifier.[16]
Matija Aron Lojpur
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https://nova.rs/vesti/drustvo/ovo-su-svi-zahtevi-studenata-evo-koji-nisu-ispunjeni/?utm_source=chatgpt.com ↑
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https://www.balcanicaucaso.org/eng/Areas/Serbia/Cacilend-and-the-attempts-to-create-incidents-in-Belgrade-236902 ↑
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https://www.danas.rs/vesti/drustvo/arhiv-javnih-skupova-protest-u-beogradu-vidovdan/ ↑
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https://www.021.rs/story/Info/Srbija/415181/Kako-Vucic-predstavlja-studente-Evropi-i-svetu-Svakome-servira-ono-sto-misli-da-sagovornik-zeli-da-cuje.html ↑
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https://vreme.com/vesti/poduza-lista-policijske-brutalnosti-video/?utm_source=chatgpt.com ↑
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https://www.krik.rs/vucic-pomilovao-aktiviste-sns-a-optuzene-da-su-studentkinji-polomili-vilicu/ ↑
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https://www.ecpmf.eu/serbia-media-freedom-continues-to-decline-at-alarming-speed-eu-must-take-action/ ↑
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https://europeanwesternbalkans.com/2025/02/20/in-the-midst-of-mass-protests-serbian-officials-are-recycling-the-narrative-of-a-colour-revolution/ ↑
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https://www.politico.eu/article/eu-serbia-aleksandar-vucic-europe-letter-mep-antonio-costa/ ↑
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https://vreme.com/en/vesti/marta-kos-svaka-vlada-treba-da-razmotri-sta-govore-njeni-gradjani/ ↑
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https://www.dw.com/en/serbia-students-run-to-brussels-take-protest-to-the-eu/a-72543381 ↑
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https://europeanwesternbalkans.com/2025/06/05/european-commission-approves-controversial-serbian-lithium-project-as-strategic-for-the-eu/ ↑
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https://www.france24.com/en/live-news/20250318-no-going-back-serbia-protests-heap-pressure-on-government?utm_source=chatgpt.com ↑
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https://n1info.rs/vesti/sta-je-program-studentske-liste-i-koji-su-uslovi-za-kandidate/ ↑