Des habituels symboles allégoriques de la mort, du temps qui passe, de la vacuité des passions et des activités humaines, Philippe Pasqua (né en 1965 à Grasse) ne conserve que le crâne et les papillons, concentrant ainsi son attention sur l’Homme, placé au centre de sa réflexion. Les signes matérialistes présents sur les tableaux du XVIIe siècle ont disparu au profit de tout ce qui reste à l’origine de ses créations : la boîte crânienne, rehaussée d’une trace couleur. Désir de vivre ou rature ironique ?
Orso, huile sur toile (2010).
Il change de point de vue et extirpe l’Homme existant dans le monde pour se concentrer sur l’individu lui-même… Seul, le crâne flotte sur un fond absent, sans profondeur, évanescent ; paradis blanc ou néant vidé de sens ? Sans que l’on puisse le rapporter à un quelconque espace, le crâne, vestige d’existence, erre au milieu de nulle part : nouvelle allégorie du monde, vidé de ses ostentations. Rien qui incarne la vie du défunt, l’ascension sociale ou intellectuelle. La mort sonne-t-elle ici comme un soulagement, signifiant que la lutte pour la survie ou l’accumulation, la protection des biens et la quête de sécurité est enfin achevée ? Ici l’être s’est dépouillé de ses chaînes, de son fardeau et peut enfin s’élever.
Pasqua apporte ainsi une autre dimension aux vanités en opérant cette ablation du monde physique, ce corps commun dans lequel chacun s’incarne. Pasqua revient ainsi à l’essentiel : l’Homme et son âme, laquelle semble tout juste avoir quitté le corps, et qui est symbolisée symbolisée par les papillons. Platon ne disait- il pas que l’âme, parfaite et prisonnière du corps durant la vie, était libérée lors du dernier souffle pour retrouver le monde suprême des Idées ?
Du crâne aux chairs.
Celui que l’on peut surnommer “l’homme aux mille crânes” se distingue par un autre genre de vanités : ses visages en TRÈS gros plan, et dont l’anatomie à vif rend compte de la futilité de la chair, de la non-valeur de la somme des existences, devenues vanités naturelles parmi les vanités artificielles.
Ses personnages ont l’air de morts-vivants, ils sont entre deux mondes. Les regards sont mornes, directs, froids, dénués d’illusions. La palette chromatique suggère la décomposition.
Aora, huile sur toile (2010).
« C’est bien dans le corps, dans la chair, que finalement s’écrit l’histoire des hommes, et peut-être même l’histoire de l’art » explique Jean Rustin à propos de la peinture de Pasqua. Le corps devient le temple de l’éphémère, de la mort en attente au cœur des cellules et ce, dès leur formation. Terminée la distance avec le monde établie par un système symbolique qui n’ose pas prendre son sujet pour exemple.
Ultime vanité : l’Homme.
L’Homme est lui-même pris pour objet de vanité, un produit qui s’impose comme une image objectivée du monde de consommation. L’Homme ici n’est plus perçu comme un vivant, mais comme une marchandise ordinaire. Pasqua remplace l’encensier par l’odeur du macchabé : têtes à moitié effacées aux contours flous en train de disparaître presque à vue d’œil, des couleurs sans vie, en dégradés.
Des anatomies endolories, où une certaine volupté rencontre la cruauté des émotions sensibles. Tout le système sanguin est rappelé, entre vie et mort, par les tons rouges, roses mais aussi enflés, boursouflés, comme tuméfiés.
Philippine, huile sur toile (2010).
Le corps est traité avec insignifiance. Pasqua met en abîme l’incapacité des mortels à prouver l’existence de l’âme, l’impuissance de la foi, avant et après la mort, proclamant ainsi l’impossibilité de s’incarner en être spirituel.
Le conte social qui désire l’avènement du surmoi freudien, du surhomme nietzschéen, de la raison comme salut et gage de vérité dans le système cartésien : « Tout ça, parole d’humus ! » semble proclamer Pasqua.
Les papillons.
Le papillon symbolise l’éphémère, la vie réduite à une seule et unique journée – contrepoint à la notion d’éternité. C’est le crâne qui symbolise l’analogie et figure l’égalité existant entre tous les êtres mortels, quelque soit leur espèce. Il désacralise l’Homme et montre l’égalité (la seule qui soit) entre individus.

Vanité aux papillons (2010).
Nous sommes dotés de raison, d’intelligence, d’une conscience réflexive qui nous permet d’approcher les mystères de l’existence, et pourtant, nous mourrons dans l’indifférence. La vie humaine est aussi fragile que celle du papillon. Pourtant frêle, le papillon vit son unique journée de façon totale.
Qu’en est-il de l’Homme ? Il semble détenir son funeste destin entre ses mains.
©️ Marion Gisquet, journaliste et auteure.





