Gaspard Rambel : Comment est née cette idée de récolter des témoignages concernant les relations amoureuses des soldats ukrainiens sur le front ?
Maryna Kumeda : L’origine de ce livre vient du désir de documenter la manière dont l’intime se transforme en temps de guerre. Je voulais explorer comment on vit les relations, l’amour, les espoirs de famille ou de naissance, tout ce qui gravite autour du lien à l’autre en Ukraine, et pas seulement sur le front. Il existe beaucoup d’histoires sur la ligne de front, mais aussi à Kyiv, Zaporijjia, Soumy, à Lviv et ailleurs. J’ai commencé à les recueillir il y a deux ans, lors de mon premier retour en Ukraine, en avril 2023.
Gaspard Rambel : Est-ce qu’il a été facile pour eux de se livrer ? Quelle a été la principale barrière au début ?
Maryna Kumeda : Si l’on parle plus particulièrement des soldats et de la facilité, ou non, avec laquelle ils se livrent, je dirais que la manière dont j’ai mené ma recherche le permettait. Je cherchais avant tout à offrir un espace où chacun puisse s’exprimer sur ces questions d’amour, de solitude, de recherche de proximité, d’attachement et de tendresse, que l’on soit en couple ou non, que l’on soit en quête de lien ou en situation de souffrance. Je laissais volontairement la question très ouverte, que ce soit sur des applications de rencontre ou directement sur la ligne de front, lorsque j’interrogeais des personnes à la recherche de témoins. Je disais simplement : je cherche des couples heureux, des hommes seuls, des hommes en quête de relations sexuelles, d’amour. Je veux comprendre comment, en temps de guerre, on trouve cette proximité, cette tendresse, ce besoin de lien à l’autre.
J’ai reçu beaucoup de réponses via les sites de rencontre. Les personnes que j’y ai rencontrées me renvoyaient vers d’autres compatriotes, confrères, ou parfois vers une femme qu’un homme avait côtoyée. Je me souviens par exemple d’un reportage pour lequel nous avions dû faire du stop, faute de transports en commun. Un militaire nous a pris dans sa voiture. Nous lui avons posé des questions simples : comment vivez-vous ? Voyez-vous votre famille ? Comment répondez-vous à vos besoins de tendresse, de sexualité ? Il nous a répondu à condition que son identité ne soit pas révélée. Cet anonymat a permis une grande franchise.
Dans mes rencontres, notamment via les applications de rencontre où je me présentais en tant que journaliste recueillant des témoignages, les gens venaient me dire qu’ils avaient simplement envie de parler, d’être écoutés. Parfois, on se confie plus facilement à un inconnu qu’à ses proches. Je pense par exemple à un homme qui m’a parlé de ses soupçons de trahison de la part de sa femme. Il m’a remerciée pour cet entretien. En réalité, c’est moi qui leur suis redevable : ils me font confiance pour recueillir ce qu’ils ont de plus intime. Et souvent, ce sont eux qui se montrent reconnaissants d’être entendus et compris. Cela fonctionne dans les deux sens.
Gaspard Rambel : Pendant la première guerre mondiale, en France, un service postal était dédié aux soldats français afin qu’il puisse recevoir de l’affection féminine pendant qu’ils se trouvaient dans les tranchées. Peut-on dire, selon vous, que les réseaux sociaux ont repris le flambeau et permettent aux soldats ukrainiens de se réconforter le temps d’un échange sur ces plateformes ?
Maryna Kumeda : Concernant les réponses à ce manque de lien, le manque de toucher, d’affection, de tendresse, que vivent majoritairement les soldats, souvent des hommes, plusieurs formes existent. D’abord, les réseaux sociaux : on observe beaucoup d’hommes très actifs sur le front, parfois simplement pour échanger, suivre ce qui se passe dans la vie civile, maintenir un lien avec elle. Les sites de rencontre jouent aussi ce rôle, non pas nécessairement pour chercher des relations sexuelles, mais parfois simplement pour partager une expérience civile : aller à une exposition, assister à un concert, rencontrer quelqu’un en dehors de l’unité, sortir de la routine militaire.
Il existe aussi un lien très fort avec les animaux. De nombreux soldats adoptent des chats, des chiens près de la ligne de front. Même les petites souris qui envahissent parfois les tranchées sont traitées avec une forme de familiarité : elles deviennent presque une expression de lien avec la nature, avec l’autre vivant, non humain. Les gestes de tendresse et de caresses s’expriment aussi de cette manière. Ce n’est pas uniquement mon point de vue : ce sont des militaires qui me l’ont confié.
Il existe également des relations avec des civils, hommes ou femmes, de la région, avec des travailleurs du sexe, mais aussi entre confrères d’armes, d’autres brigades, que ce soit pour des relations sexuelles ou amicales. C’est très répandu. Par exemple, un homme qui organisait auparavant des festivals culturels vient de lancer un événement dans une ville proche du front, avec des mesures de sécurité très limitées. Cela montre ce besoin de recréer du lien, du collectif, même dans un contexte extrêmement contraint.
Gaspard Rambel : Lors de votre conférence à l’INALCO, le 15 décembre 2025, vous avez indiqué qu’une économie de l’amour s’est construite à proximité des lignes de front, à Kramatorsk notamment, pourriez-vous nous en dire plus ?
Maryna Kumeda : Effectivement, on peut trouver, à quelques kilomètres en arrière de la ligne de front, des « zones érotiques », des salons de massage, des appartements à louer pour de courtes durées, ainsi que des annonces pour toutes sortes de prestations. Les soldats s’y rendent durant leurs périodes de rotations, et les travailleurs et travailleuses du sexe se sont installés ici afin d’exercer leurs activités.
Gaspard Rambel : Est-ce que cela montre que la tendresse et l’affection sont des besoins indispensables, même en temps de guerre ?
Maryna Kumeda : Le besoin d’affection et de tendresse est fondamental, peut-être même plus important encore. Ce que j’observe, c’est que les personnes confrontées à une violence extrême, comme les hommes sur la ligne de front, parviennent parfois à contenir en elles davantage de calme et de douceur que certains civils éloignés du front, qui ne mesurent pas toujours l’impact réel de la guerre. En parcourant les villes ukrainiennes, en m’approchant de la ligne de front, j’ai constaté que les gens y sont souvent plus calmes, plus posés. Les soldats, qui vivent des situations extrêmement éprouvantes lors de leurs rotations, développent ces besoins de tendresse et trouvent différentes manières de les exprimer.
Gaspard Rambel : Quel est le témoignage qui vous a le plus marqué ?
Maryna Kumeda : Il y en a plusieurs. Je suis profondément attachée à beaucoup de ces récits, parfois parce qu’ils viennent de personnes très proches : des amis d’enfance, des amis chers, dont j’ai parfois anonymisé les témoignages par respect pour leurs familles, en accord avec eux. Mais celui qui revient le plus souvent est l’histoire de Maria (prénom modifié) et sa décision de concevoir un enfant après la mort de son mari, par le biais d’une PMA post-mortem. Ce projet n’était pas seulement un désir d’enfant : il est devenu une expression d’amour, d’espoir, de foi, une force immense qui transcende la mort. C’est sans doute l’histoire qui m’a le plus transformée.
Mais chaque récit compte : l’histoire de deuil d’Ilna, celle de Laissa qui découvre que son compagnon est non seulement infidèle, mais aussi polyamoureux, et qui choisit malgré tout de construire un nouveau couple. Chacune de ces histoires m’a marquée, transformée, et m’a appris quelque chose sur la force extraordinaire de ces personnes.
Gaspard Rambel : Merci beaucoup pour votre précieux travail ainsi que pour vos réponses.
Maryna Kumeda : Merci beaucoup à vous Gaspard.
Entretien réalisé en décembre 2025 avec Maryna Kumeda, auteure de L’amour en Temps de guerre.
Ouvrage : L’amour en temps de guerre
Auteure : Maryna Kumeda
Éditeur : Éditions de l’Aube
Prix : 22€
Nombre de pages : 240
Date de publication : 7 novembre 2025


