La subjectivité : puissance d’écart et d’alternative.

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Peinture en illustration de l’article : Pablo Picasso, « Portrait de Dora Maar », 1937, Huile sur toile, 92 x 65 cm, MP158, Musée national Picasso-Paris.

En anthropologie, la subjectivité (agency) est définie comme la capacité à agir qui est médiée par la société et la culture. Autrement dit, nous pouvons influencer le monde et résister aux structures, mais nous le faisons à travers le prisme des normes culturelles, de la position de classe, de l’histoire et de notre capital propre. Les chercheurs soulignent qu’il ne faut pas réduire l’agency à la conception occidentale de libre choix et d’autonomie : les significations et les formes d’agency varient fortement selon les sociétés. Depuis quelques années, anthropologues et sociologues constatent que la limitation de l’influence humaine devient particulièrement palpable sur fond de crises climatiques, de guerres et de pandémies.

Pourquoi en parler ? Parce que comprendre la subjectivité conditionne notre capacité à choisir et à accéder aux options. Sans conscience de nos propres limitations – économiques, culturelles, institutionnelles – nous restons dans un champ d’évaluations incessantes. Cela peut concerner le genre, l’âge, l’accent, le niveau d’études ou même le lieu de naissance. Au fond, ce n’est pas le signe extérieur qui compte, mais la structure de valeurs qui détermine qui peut choisir et qui est condamné à être choisi.

Qu’est‑ce que la subjectivité ?

La subjectivité, ce n’est pas seulement la capacité d’agir, mais aussi la possibilité de se percevoir comme l’auteur de sa vie. En sciences sociales, cette catégorie est déclinée en de nombreuses nuances.

● Dans l’anthropologie classique, l’agency est décrite comme la relation entre l’individu et les structures sociales. L’homme peut changer le monde, mais celui‑ci, simultanément, façonne ses choix – via les normes, les institutions et les sens collectifs.

● Les recherches contemporaines parlent d’une agency en réseau et distribuée qui va au‑delà de l’individu : un algorithme ou un collectif peut agir ; parfois, l’important est la non‑maîtrise – savoir accepter sa propre impuissance.

Ainsi, la subjectivité est la capacité à voir sa position dans un champ de structures, à reconnaître ses ressources et ses limites et, malgré cela, à dialoguer avec le monde. Elle se compose de différents éléments: économique, culturel, cognitif, érotique, institutionnel et temporel. Ces formes d’agency nous permettront de comprendre pourquoi certains parviennent à «passer à travers le mur» alors que d’autres s’y heurtent sans cesse.

Pierre Bourdieu et le lien entre subjectivité et capital

Le sociologue Pierre Bourdieu a proposé, à mon sens, l’un des outils les plus influents pour comprendre comment la subjectivité est intégrée dans l’espace social. Dans son texte «Les formes du capital», il écrivait : «Il est impossible d’expliquer la structure et le fonctionnement du monde social sans réintégrer le capital sous toutes ses formes, et pas seulement celle reconnue par la théorie économique». Bourdieu identifie trois formes fondamentales de capital :

  1. Le capital économique – les ressources matérielles traditionnelles, que l’on peut immédiatement convertir en argent.

  2. Le capital culturel – l’éducation, les compétences, le «goût» et les ressources symboliques (par exemple l’accent ou la connaissance de la musique classique) qui façonnent le statut et les opportunités.

  3. Le capital social – le réseau de relations et de liens procurant soutien et accès à des ressources.

À ces formes, Bourdieu ajoute le capital symbolique – la reconnaissance, le prestige, la légitimité, etc. Tous les capitaux se convertissent les uns dans les autres : le capital culturel peut devenir économique (un diplôme et de l’expérience conduisent à un salaire élevé), et le capital social peut se transformer en capital symbolique (le soutien de personnes influentes renforce le statut). Plus on possède de types de capital et plus grande est la capacité à les gérer, plus on a de possibilités de choisir et d’être entendu. On voit bien ici que le lien entre subjectivité et capital est évident. On peut considérer la subjectivité comme le potentiel de gérer ses capitaux et de les convertir en influence et en choix.

Ultracontextualité et subjectivité

Dans la partie précédente, nous avons évoqué les capitaux de Bourdieu comme des leviers qui font de nous des sujets. Mais l’important n’est pas seulement la quantité de capital : c’est sa transférabilité. Quand la vie change brusquement de décor – vous déménagez dans un autre pays, vous passez d’une grande entreprise à une start‑up, d’un poste de reporting à un rôle créatif – ce qui vous sauve, ce ne sont ni les ressources humaines ni une carte de visite avec un logo prestigieux, mais un ensemble d’actifs qui restent toujours avec vous. C’est ce que j’appelle le capital ultracontextuel.

Les compétences ultracontextuelles comme investissement

Ces dernières années, les chercheurs de l’éducation et du marché du travail utilisent souvent le terme «capacités transversales» (cross‑cutting capabilities). Des organisations telles que l’ACT, l’OCDE et le Forum économique mondial utilisent cette expression pour décrire des compétences importantes dans tous les domaines : pensée critique et créative, capacité à apprendre de façon autonome, etc. Ces compétences ne sont pas liées à un secteur ; elles assurent l’adaptabilité et permettent de «créer de nouvelles possibilités plutôt que simplement répondre aux exigences». En d’autres termes, c’est une monnaie acceptée dans n’importe quel pays et dans n’importe quel secteur. Ces capacités transversales illustrent bien ce qu’est un capital personnel qui se lit sans traduction.

Capital culturel et social comme ressources transférables

Le capital économique n’est que la partie émergée de l’iceberg. La chercheuse américaine Tara Yosso propose un modèle de richesse culturelle dans lequel elle énumère plusieurs types de capital non liés à l’argent : les ambitions et les rêves (aspirational capital), le capital linguistique, les liens familiaux et communautaires, les réseaux sociaux, les compétences pour se mouvoir dans les institutions, la capacité à résister. Ces ressources se construisent au fil des années et opèrent indépendamment du secteur. Yosso souligne que ces types de capital offrent aux individus «des moyens de se soutenir mutuellement et de bâtir de la résilience». Ils créent une réserve intérieure qui ne se déprécie pas lorsqu’on change de contexte. Cette approche permet de reconsidérer des choses familières.

Les formes de subjectivité

La subjectivité est‑elle un bloc monolithique ? Ou bien pouvons‑nous en décomposer la notion pour la rendre plus concrète et trouver un moyen de l’intégrer à notre routine quotidienne ? En nous appuyant partiellement sur la théorie de Bourdieu et ses types de capitaux, essayons de regarder la subjectivité sous différents angles. Il est important de noter que nous ne les énumérerons pas tous, mais nous nous arrêterons sur ceux qui sont les plus intéressants pour la réflexion.

Subjectivité économique

Parmi toutes les formes, celle‑ci est sans doute la plus simple à comprendre. La subjectivité économique est la capacité d’une personne à influer sur les processus économiques – non seulement comme consommatrice, mais comme actrice ayant accès aux ressources, aux décisions financières et au capital. Une personne dotée d’une forte subjectivité économique :

– prend elle‑même ses décisions financières;
– peut choisir où et à quelles conditions travailler, investir ou consommer.

Dans le contexte professionnel, cela signifie non seulement «gagner sa vie», mais aussi gérer l’économie de son temps, de son travail et de ses perspectives.

Subjectivité cognitive

C’est la capacité à former son propre raisonnement, ses évaluations et ses interprétations sans reproduire aveuglément les récits. C’est aussi la capacité de forger sa propre perspective sur des questions particulièrement complexes, et de vivre de manière saine le désaccord qui plane avec des récits plus grands et dominants, alors que la majorité se range de leur côté. La subjectivité cognitive est la base de la pensée stratégique. Sans elle, les autres formes de subjectivité se réduisent souvent à une simple fonction.

Subjectivité culturelle

Il s’agit de la capacité à être porteur, créateur et critique du champ culturel, et pas seulement son consommateur. Elle comprend la compréhension du contexte (non seulement local mais aussi civilisationnel), la capacité à lire les symboles, les codes, les histoires, la participation à la création ou à la transmission des sens culturels.

Subjectivité érotique

Ici, nous nous écartons un instant de Bourdieu pour remercier Catherine Hakim, professeure à la London School of Economics et autrice de «Erotic Capital». En nous appuyant sur sa conception, nous pouvons parler de subjectivité érotique comme de la capacité à gérer son attractivité en tant que ressource sociale et culturelle. Surtout, être prêt à reconnaître que cette catégorie est assez puissante pour créer une asymétrie de choix. Et suffisamment forte pour ne pas être ignorée ou considérée comme secondaire ou insignifiante.

Contrairement à la sexualité en tant que physiologie, le capital érotique est une catégorie complexe qui inclut : l’apparence, le style, la manière de se tenir, le charisme social, l’énergie émotionnelle, la capacité à susciter l’attention, l’intérêt, l’envie d’être proche. La subjectivité érotique ne concerne pas la sexualité, mais l’art de gérer son attractivité comme un actif susceptible de se transformer en d’autres formes de capital (influence, confiance, loyauté). Et surtout: cette subjectivité ne fonctionne que lorsqu’elle est consciente et choisie, et non imposée ou inconsciente.

Subjectivité chronotopique (temporelle)

C’est la capacité d’une personne à agir non seulement « ici et maintenant », mais en lien avec de longs horizons temporels – passé et futur. Cela inclut : la pensée stratégique dans le temps, la compréhension des conséquences des décisions, la capacité à s’inscrire dans l’histoire (ne pas être simplement «soumis au calendrier»).

Comme on le voit, la subjectivité n’est pas une abstraction philosophique, mais un ensemble concret de compétences et d’habitudes qui se manifestent chaque matin. Comment choisissons‑nous nos vêtements ? Comment répondons‑nous aux remarques ? Quel rapport avons‑nous à notre corps ? Toutes ces actions montrent dans quelle mesure nous sommes des sujets, et non les objets des attentes extérieures.

Qu’en déduire ?

La subjectivité est la clé pour sortir du champ du jugement. Elle n’est pas donnée par droit de naissance, mais elle peut se développer : apprendre, accumuler des ressources, élargir son cercle de connaissances, prendre conscience de ses désirs et de ses limites. Comme l’écrit Bourdieu, les formes de capital peuvent se convertir : le capital culturel devient économique, le social se transforme en symbolique. Mais cette conversion est impossible sans subjectivité. Une personne qui connaît ses ressources et sait les gérer élargit son champ de choix et modifie la structure des valeurs qui l’entourent. Et inversement, l’absence de subjectivité fait que, même avec des ressources, on ne peut pas les utiliser.

Nous vivons à une époque où le monde exige vitesse, flexibilité et auto‑présentation permanente. Dans cette réalité, il est particulièrement facile de perdre le sentiment de sa subjectivité. Mais c’est précisément maintenant qu’il est important de se réapproprier le droit d’être sujet : entraîner sa motivation autonome, explorer ses propres limites, développer différentes formes de capital et savoir transférer son expérience d’un contexte à un autre.

Marie Kuznietsoff