Photo en couverture de l’article : on y voit des enfants et des adolescents avec des drapeaux tchétchènes, des pancartes en faveur de l’indépendance et contre l’occupation russe. À l’arrière-plan, on aperçoit le palais présidentiel frappé, ce qui renvoie à l’agression militaire russe lors de la Première guerre d’indépendance de Tchétchénie, en 1994, au moment des combats les plus intenses à Grozny.
Depuis une trentaine d’années, la Tchétchénie attire l’attention du monde de manière disproportionnée au regard de sa taille et de son statut politique. En effet, c’est dans ce petit pays, composé d’environ un million d’habitants à l’époque, que s’est jouée la forme qu’allait prendre la Fédération de Russie : va-t-elle préserver un système impérialiste et militariste ou emprunter la voie de la démocratisation qu’elle prétend suivre ?
Non pas une sécession, mais une indépendance retrouvée
Lors de l’effondrement de l’URSS, les républiques socialistes soviétiques, comme l’Ukraine ou la Géorgie, ont accédé à l’indépendance. La Tchétchénie, qui était une république autonome au sein de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR), a suivi une trajectoire similaire. Cette quête d’indépendance résultait de la volonté du peuple tchétchène, et non d’un simple mouvement marginal. La Tchétchénie n’était pas un territoire russe cherchant soudain à faire sécession, mais un pays intégré de force à l’Empire russe après une longue résistance.
L’indépendance de la République tchétchène d’Itchkérie, nom donné par Djokhar Doudaïev, son premier président démocratiquement élu, repose sur la déclaration d’indépendance du 26 novembre 1990. En conséquence, la Tchétchénie a quitté l’URSS, qui s’est effondrée après le coup d’État d’août 1991, et non la Fédération de Russie. La RSFSR n’est devenue la Fédération de Russie que le 25 décembre 1991. Les élections présidentielles et législatives en Tchétchénie se sont tenues le 27 octobre 1991. La Constitution de la République tchétchène d’Itchkérie a été adoptée le 12 mars 1992, tandis que celle de la Fédération de Russie l’a été le 12 décembre 1993. La Tchétchénie a été la seule entité à refuser de signer un traité fédératif avec la Russie et, par conséquent, elle n’a jamais fait partie juridiquement de la Fédération de Russie. Dès lors, cette dernière ne pouvait prétendre exercer une juridiction sur le territoire tchétchène.
1994 : première intervention militaire russe
C’est à ce moment-là que la Fédération de Russie a montré que l’URSS s’était transformée dans sa forme, mais non dans son fond. Après avoir tenté de déstabiliser la jeune république en envoyant à Grozny, capitale de la Tchétchénie, des soldats russes déguisés en opposants tchétchènes à Doudaïev, et malgré la volonté de ce dernier d’engager des négociations, la Russie a opté en 1994 pour sa méthode traditionnelle : « rétablir l’ordre constitutionnel » de jure, mener une agression militaire de facto.
Les forces russes ont alors conduit des opérations dites de « nettoyage » visant des civils sous prétexte de neutraliser des combattants. L’un des exemples les plus connus de la première guerre russo-tchétchène est celui du village de Samachki, incendié, où entre 100 et 300 habitants, enfants, femmes et personnes âgées, ont été torturés et tués. Ce cas est loin d’être isolé. Malgré ces méthodes d’intimidation, ainsi qu’un avantage démographique, territorial et militaire écrasant en faveur de la Russie, la Tchétchénie est sortie victorieuse de la première guerre en 1996.
Entre deux guerres : déstabilisation et propagande
La Fédération de Russie a reconnu juridiquement l’indépendance de la République tchétchène d’Itchkérie à au moins deux reprises : par les accords de Khassaviourt du 31 août 1996 et par le traité de paix signé le 12 mai 1997. Toutefois, ce traité n’a prévu aucune compensation pour les pertes humaines ni pour les destructions matérielles causées en Tchétchénie. Au contraire, il évoquait la nécessité de « mettre fin à leur antagonisme séculaire » et de « rejeter à jamais le recours à la force ou à la menace de la force pour résoudre tout différend », donnant l’impression d’une responsabilité partagée.
La Russie n’a pas cherché à réparer les dégâts, et a repris ses pratiques de déstabilisation, en les présentant comme des dysfonctionnements internes à la société tchétchène. L’objectif était de démontrer l’incapacité de la Tchétchénie à être indépendante. Certes, la jeune république présentait des fragilités, mais celles-ci n’avaient rien d’exceptionnel pour un État naissant. Cependant, la Russie préparait sa revanche. Pour qu’elle soit acceptée, voire soutenue par la communauté internationale, elle devait être soigneusement mise en scène.
Cette fois-ci, en plus de ses avantages militaires, la Russie disposait d’un atout décisif : l’avantage informationnel. Les services secrets russes ont orchestré les explosions d’immeubles d’habitation survenues en septembre 1999 dans plusieurs villes russes. Elles ont été attribuées aux Tchétchènes et utilisées comme prétexte pour déclencher une nouvelle guerre. L’implication tchétchène n’a jamais été formellement établie, tandis que certains responsables politiques russes ont reconnu une implication du côté russe. Dans ce contexte, le Kremlin a pu mobiliser l’opinion publique autour d’un ennemi commun. La propagande russe s’est diffusée largement à l’international, tandis que les voix tchétchènes étaient muselées.
1999 : seconde intervention militaire russe
L’intervention militaire a alors été présentée comme une « opération antiterroriste ». Sous couvert de lutte contre le terrorisme, des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ont été commis. En 2003, l’ONU a qualifié Grozny de « ville la plus détruite au monde ». C’est dans ce contexte que Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir au tournant du millénaire.
Un régime d’occupation russe
Aucun procès n’a été engagé pour juger les crimes commis durant les deux guerres russo-tchétchènes. Celles-ci n’ont jamais véritablement pris fin, et la population tchétchène n’a jamais retrouvé une vie normale, mais seulement une apparence de stabilité. La République tchétchène d’Itchkérie a été occupée par la Fédération de Russie. Poutine a placé Ramzan Kadyrov à la tête du régime d’occupation russe en Tchétchénie, en le présentant comme un allié, bien qu’il ne soit pas une figure politique autonome. Kadyrov est chargé de mettre en œuvre les aspects les plus controversés de la politique du Kremlin. Pourtant, l’opinion internationale lui attribue souvent une responsabilité disproportionnée, en lui accordant une visibilité plus importante qu’au rôle central du pouvoir russe.
Les violations des droits humains en Tchétchénie occupée incluent une surveillance généralisée, une restriction extrême de la liberté d’expression, des humiliations publiques, des enlèvements, des tortures et des disparitions. Les Tchétchènes sont également visés en dehors du territoire. Plusieurs assassinats ont eu lieu en Europe, dont celui de Zelimkhan Khangoshvili, tué en 2019 à Berlin par Vadim Krasikov, accueilli en 2024 en Russie par Poutine lui-même lors d’un échange de prisonniers. Ainsi, même en exil, les opposants ne sont pas en sécurité, et leurs actions peuvent entraîner des représailles contre leurs proches restés en Tchétchénie occupée.
Cette efficacité de la répression s’explique aussi par certaines dynamiques internationales. En percevant des opposants à la Russie comme des terroristes, des États européens contribuent indirectement à la stratégie russe. Celle-ci repose notamment sur l’usage des mécanismes internationaux, comme Interpol, pour poursuivre des individus pour motifs politiques. La logique du « diviser pour mieux régner » semble ici particulièrement efficace.
Depuis 2022, les Tchétchènes font face à une nouvelle forme de contrainte : ils sont envoyés combattre en Ukraine, une pratique qui permet à la fois de renforcer les rangs de la mobilisation et d’éloigner des jeunes hommes perçus comme un potentiel de contestation du pouvoir en place. L’importance stratégique de la Tchétchénie demeure telle que la Russie y maintient environ un sixième de ses forces déployées dans sa guerre contre l’Ukraine. Le 18 octobre 2022, la Verkhovna Rada d’Ukraine a reconnu la République tchétchène d’Itchkérie comme un territoire temporairement occupé et a qualifié de génocide les actions menées contre le peuple tchétchène lors des deux guerres russo-tchétchènes.
La question tchétchène dans un processus de décolonisation
La question tchétchène constitue ainsi le talon d’Achille de la Russie, s’inscrivant dans un processus plus large de décolonisation. Parmi les peuples intégrés de force, la Tchétchénie occupe une place centrale, ce qui explique la sévérité de la répression exercée à son encontre, afin d’éviter un effet domino.
Comme il y a trente ans, l’avenir de la Russie pourrait à nouveau se jouer en Tchétchénie. Pour évaluer la direction que pourrait prendre une Russie post-Poutine, il ne suffit pas d’observer son positionnement sur l’Ukraine. Une question demeure essentielle : la Tchétchénie est-elle une région russe ou un territoire temporairement occupé ? La réponse à cette question déterminera la capacité de la Russie à respecter le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Un État ne peut se démocratiser tout en maintenant sous contrainte des populations entières. Le peuple tchétchène a exprimé à plusieurs reprises sa volonté d’indépendance. Malgré l’absence de soutien international lors des deux guerres et la répression sévère actuelle, il a résisté et continue de résister.
Une résistance pluriséculaire
Cette résistance ne date pas de l’effondrement de l’URSS, mais s’inscrit dans une histoire pluriséculaire. Elle mérite d’être étudiée pour comprendre la nature du pouvoir russe et envisager les moyens de répondre durablement aux défis qu’il pose.
©Fatima Souleimanova, porte parole du Mouvement de libération nationale tchétchène « United Force » au Conseil de l’Europe.
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