La question des terres rares en Ukraine.

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Février 2025 s’est avéré être un mois qui a renversé toute la dynamique construite par le Département d’État des États-Unis au cours des 35 dernières années.

L’audit de l’aide internationale de l’USAID montre chaque jour des volumes croissants de gaspillage irrationnel de l’argent des contribuables américains. L’’administration actuelle de la Maison Blanche, qui avait promis de lutter contre l’augmentation de la dette publique, a coupé tous les contrats d’un coup de hache. Bien que les procès soient encore en cours, le vent du changement se fait clairement sentir dans toutes les questions de politique intérieure et extérieure.

Avec la montée en puissance des pays leaders régionaux et mondiaux, les États-Unis se sont sérieusement posés la question de savoir comment maintenir l’influence mondiale du dollar, alors que les BRICS se préparent à l’introduction de leur propre monnaie. Comment répondre aux défis liés à la croissance de l’utilisation des crypto-actifs et de l’intelligence artificielle ? Tout cela dans un contexte de marché boursier en déclin, malgré de bons rapports trimestriels.

Ces questions particulières peuvent être résumées en une seule : comment les États-Unis peuvent-ils passer à un nouveau modèle technologique pour conserver l’influence du dollar, insuffler une nouvelle énergie au marché boursier, et rester en tête dans les conflits technologiques du futur ?

La réponse à cela est la lutte pour les ressources minérales nécessaires aux technologies du nouveau modèle.

C’est pourquoi, dès la première semaine après son inauguration, Donald Trump a soulevé la question concernant à la fois le Canada, où se trouvent d’importantes réserves de pétrole et de gaz, le Groenland, sous son manteau de glace, où se cachent des ressources qui n’ont même pas encore été explorées, et, bien sûr l’Ukraine. Le plus grand pays du continent européen, avec d’importantes réserves de ressources nécessaires aux technologies de l’industrie aérospatiale, de l’industrie des microcircuits et des batteries lithium-ion.

D’après des sources ouvertes, nous savons qu’à l’occasion de sa visite en Ukraine, le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, a reçu un refus catégorique de la part de l’Ukraine concernant la signature d’un accord le même jour. Il convient de rendre hommage au président Zelensky pour avoir mené des négociations publiques, lors desquelles le président ukrainien a accordé une interview aux journalistes ukrainiens, bien que tous ses messages étaient clairement adressés à Washington.

Pourquoi l’administration Trump s’est-elle autant concentrée sur les minéraux rares de l’Ukraine ?

Pour comprendre cela, il est nécessaire de regarder la situation mondiale de l’extraction de ces minéraux.

La Chine détient sans conteste la première place, avec plus de 70 % de la production mondiale. La Russie se classe deuxième.

En décembre 2024, la Chine a annoncé l’arrêt immédiat des exportations de gallium, germanium, antimoine et matériaux ultra-durs vers les États-Unis, invoquant leur double usage militaire et civil.

Cela a constitué un grand signal pour les États-Unis. S’il n’y a pas de certitude quant aux approvisionnements futurs de la Chine et de la Russie (qui n’a cessé de fournir de l’uranium aux États-Unis), il est nécessaire de se sécuriser et de chercher d’autres sources. Et c’est là que l’Ukraine entre en jeu.

Selon le PDG de la plus grande société d’extraction de titane en Ukraine, Andriy Brodsky, dès novembre 2024, l’ambassade des États-Unis en Ukraine les a contactés et leur a proposé non seulement de couvrir les risques militaires et politiques liés à l’extraction du titane en Ukraine, mais aussi de garantir le financement des usines de transformation des matières premières en produits finis pour une future livraison sur le marché nord-américain.

Il s’agit sans aucun doute d’un partenariat très avantageux, tant pour les États-Unis que pour l’Ukraine.

Examinons les avantages et les inconvénients.

Dans le cadre de l’accord, il est stipulé que les bénéfices des ressources extraites, avec un potentiel de transformation en produits finis, seront partagés 50/50 entre les États-Unis et l’Ukraine.

Cependant, si les ressources sont extraites des territoires actuellement occupés, la part change à 66 % en faveur des États-Unis.

Cela nous montre que Washington envisage un scénario de désoccupation de l’Est de l’Ukraine, où se concentrent les ressources les plus nécessaires.

La part de l’Ukraine sera ensuite non seulement allouée au budget national, mais aussi à un fonds national en vue d’un réinvestissement futur. Un modèle similaire est actuellement utilisé en Norvège, où le gouvernement a décidé de ne pas dépenser les « dollars pétroliers » pour des programmes sociaux, mais de constituer un fonds visant à augmenter le capital et à investir dans la transition vers un nouveau modèle technologique. Avec cela, de nouvelles sources d’énergie.

Que reçoit l’Ukraine en retour ?

Prenons un exemple simple :

Une tonne d’ilménite (minerai de titane) coûte 350 dollars. De cette quantité, on peut obtenir 250 kilogrammes de titane pur.

La valeur de cette même « bande de titane » (produit final), utilisée dans les industries de la défense, de l’aéronautique, de l’industrie spatiale et dans bien d’autres secteurs, est de 2000 dollars par kilogramme.

Les calculs sont simples. L’Ukraine reçoit des revenus pour soutenir son armée et son économie, et crée également de nombreux emplois et instituts d’ingénierie nécessaires au bon fonctionnement de cette industrie.

Les États-Unis obtiennent un partenaire fiable, les ressources dont ils ont besoin, et bien sûr, des bénéfices sur leurs investissements.

Aujourd’hui, le 28 février, le président Zelensky est à Washington. En compagnie de Donald Trump, ils tiennent une conférence de presse conjointe, dans laquelle on ressent une tension accrue.

Bien que de nombreux points de friction existent entre Kiev et Washington, le début de cette coopération pourrait devenir un élément clé dans la construction de la nouvelle architecture de sécurité européenne.

Ce qui est garanti, c’est que la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est désormais réglée.

La rhétorique ferme de Trump réveille de plus en plus l’Union européenne, l’incitant à des actions plus résolues concernant sa propre sécurité.

L’armée ukrainienne, la plus expérimentée et la plus nombreuse d’Europe, deviendra le pilier central de la nouvelle architecture de sécurité du continent européen.

Les élections récentes en Allemagne montrent que l’Europe a retrouvé des leaders prêts à agir en fonction de l’esprit du temps. Il est fort probable qu’en 15 ans, l’Allemagne et la Pologne développeront leurs propres programmes nucléaires, car la coopération transatlantique qui a été forgée au cours des 35 dernières années sera bientôt soumise à une révision radicale.

Après le 28 février 2025

Cette revision radicale pourrait arriver plus vite que prévue après la tentative d’humiliation du président Zelensky, lors du sommet écourté du 28 février 2025 à Washington. L’Ukraine et l’Europe marchent sur des oeufs concernant la fiabilité de l’alliance avec les États-Unis.

Si l’accord a été rejeté par le président Zelensky, c’est bien la moindre des choses, toutes les mains tendues ne sont pas toujours là pour aider, et on ne peut qu’admirer son calme face aux moqueries d’une administration qui mérite de se retrouver en première ligne sur le front ukrainien. Peut-être comprendraient-ils pourquoi il ne « portait pas de costume », si l’on sait que la pudeur et le respect de la vie humaine sont une question accessoire outre-Atlantique, le couple Trump et Vance nous l’a rappelé vendredi 28 février.

Cette conférence est une honte pour l’Histoire ainsi que pour l’administration Trump, non pour les citoyens américains bien sûr.

Celle-ci a échangé avec le président ukrainien comme si c’était lui le responsable des atrocités qui ont eu lieu à Butcha, Irpin, Zaporijjia, Marioupol (qui a été rasée de la carte) et l’ensemble des territoires occupés. On pourrait aussi parler des enfants déportés, dans les villes occupées, afin d’être formés en Russie pour combattre leurs compatriotes ukrainiens. Tout cela sera un jour jugé par une institution qui en recevra le mandat. En faisant passer le résistant pour l’agresseur, l’administration Trump s’est déshonorée devant le monde entier.

Source : The Economist

Trump s’est fait le porte parole de Poutine, avec qui il a des affinités avérées : financement de sa campagne en 2016, sommet d’Helsinki en 2018, et il y aurait encore beaucoup de choses à dire.

Source : BBC

Si une troisième guerre mondiale éclate, il faudrait rappeler au résident de la Maison-Blanche qu’elle pourrait être a son initiative ; premièrement car il souhaite annexer le Panama, le Canada, le Groenland ainsi que l’Alaska (rien que ça, pour un homme de paix c’est quand même gonflé) ; deuxièmement, car il aura été aux abonnés absents en matière de soutien à l’Ukraine. Le rouleur compresseur russe ne s’arrêtera pas à Kiev, si il y parvient. Elle sera aussi à l’initiative de Poutine, qui a bombardé Odessa et Kharkiv, le soir même du 28 février. Le printemps commence le 1er mars en Ukraine, tout un symbole.

Oui, le contrat portant sur les minerais comme garantie pour l’aide à l’Ukraine est judicieux, car c’est un échange win-win. Néanmoins, il doit être signé dans les règles et, surtout, avec le respect que mérite Zelensky ainsi que tous les Ukrainiens, qu’ils soient militaires, déplacés, décédés, humanitaires ou déportés.

Source : BBC

Aujourd’hui à Londres, l’Europe a brillé par son soutien à un pays attaqué sur son territoire. Comme prévu, Ursula von der Leyen a demandé aux pays membres de l’UE d’augmenter leur budget de défense. Un plan pour le réarmement du continent sera présenté le 6 mars prochain.

Une paix juste et durable aura lieu en Ukraine, avec ou sans les États-Unis.

Gleb Dolianovskiy & Gaspard Rambel