Jusqu’où peut-on aller par engagement ?

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L’ouvrage Les Mains du miracle[1] fait partie de cette catégorie de livres qui naissent d’une rencontre entre deux personnes. La série d’échanges quotidiens entre Joseph Kessel, auteur et reporter incontournable, et Félix Kersten[2], a accouché de cette biographie romancée à propos de la vie de ce médecin au destin hors normes. Une première avait d’ailleurs déjà été rédigée en anglais par H.R. Trevor-Roper[3].

Devant la nature des exploits réalisés par Félix Kersten, l’écrivain Kessel, qui pensait avoir tout vu et entendu, se surprend par moments à éprouver certains doutes quant à la véracité des propos de son interlocuteur. Ceux-ci sont rapidement balayés, comme il l’indique lui-même en prologue :

“(…) Ainsi, le fait était vrai, prouvé, indéniable : ce médecin avait dominé Himmler au point de sauver des centaines de milliers de vies humaines ! (…) Une curiosité sans bornes avait remplacé mon peu de foi. Elle a été satisfaite peu à peu, détail par détail, souvenir après souvenir. J’ai passé des journées avec Kersten, à l’interroger, à l’écouter.”

Ce récit autobiographique nous amène à découvrir le parcours d’un jeune Estonien, qui s’établira ensuite en Finlande. Il possède le don de pouvoir calmer les nerfs de ses patients en les étirant jusqu’au bout de leurs fibres, à l’aide de techniques de massage apprises avec son maître, le docteur Kô. Il lui permet d’ailleurs de faire fortune en lui laissant son portefeuille de clients à Berlin, lorsqu’il retourne finir paisiblement sa vie en Chine.

Félix Kersten restera dans cette ville quelque temps avant que, à la demande de la reine Wilhelmine, il se rende à La Haye pour soigner le prince Henri des Pays-Bas. Après avoir réussi à le guérir, il décide de s’y installer et achète une propriété non loin du palais Noordeinde. Il ausculte désormais une vaste clientèle qui s’étend de Rome à La Haye.

La première partie du récit se concentre donc sur l’ascension de Kersten en tant que docteur incontournable. Des personnalités du monde entier se pressent dans son cabinet, fort du bouche-à-oreille positif que lui fait sa clientèle, et que les nouveaux patients constatent.

Bien établi, vivant dans un manoir à Hartzwalde avec sa femme et une vieille amie, rien ne semble empêcher sa destinée de suivre la même allure stable et invariable que son caractère. C’est sans compter sur le cycle taquin de l’Histoire, qui dévie les parcours, en ne s’encombrant pas de les renverser par moments.

Le livre commence vraiment lorsque le serment d’Hippocrate du docteur Kersten vient questionner ses convictions, en même temps que l’Europe répond en balbutiant au bruit de bottes venu de l’Allemagne nazie.

Un patient de taille lui sera présenté par le biais de son ami Diehn, un industriel à qui il doit beaucoup. Celui-ci lui demande de récolter des renseignements sur l’intention des nazis de nationaliser les industries hollandaises. Pour ce faire, il devra ausculter une de ses connaissances : Himmler, le chef des SS et numéro deux du régime en personne.

Ce dernier ne pourra bientôt plus se passer des mains miraculeuses de Kersten, qui lui seul parvient à le guérir. Un jeu de dupes s’installe alors progressivement entre le médecin et le bourreau d’Hitler, dont les atrocités ne font qu’empirer au fur et à mesure de l’intrigue.

C’est ici que se pose un dilemme pour le médecin : soigner le diable et s’en faire le confident, afin d’éviter que des personnes aillent périr dans les camps de l’enfer, ou sortir de ce piège qui s’est déjà refermé sur lui pour garder son âme intacte. Le choix se fera sans lui puisque, après avoir constaté son efficacité, Himmler l’assigne à résidence permanente pour qu’il puisse lui prodiguer ses soins lorsqu’il en a besoin.

Dans la dernière partie du livre, néanmoins, Kersten reprend l’avantage devant le désarroi d’Himmler face aux défaites allemandes en Russie, en Afrique du Nord et après le débarquement des Alliés en Normandie. Il parvient même, vers la toute fin, à organiser une rencontre entre Norbert Masur[4], un représentant du Congrès Mondial Juif, et Himmler, bras droit d’un Hitler dont les jours sont désormais comptés. Ensemble, ils signeront un “contrat pour l’humanité”. Celui-ci porte sur le fait de ne pas dynamiter les camps de concentration, d’y apposer des drapeaux blancs à l’arrivée des Alliés et de ne plus exécuter de prisonniers en raison de leurs croyances.

Outre le témoignage historique et le compte rendu des mécanismes qui ont permis au docteur Kersten de sauver des milliers de vies, ce livre est une véritable réflexion pratique sur la notion de bien et de mal.

Ici, on voit que la frontière entre les deux s’estompe, à dessein, devant la nécessité d’agir. Lorsque l’urgence de l’engagement est plus forte que le potentiel châtiment. Lorsque la honte de ne pas bouger l’emporte sur celle de mal agir, en partie, pour que d’autres puissent vivre et échapper à la mort.

Critiqué autant qu’admiré, il n’en demeure pas moins qu’après son décès, Félix Kersten reçoit la Légion d’honneur[5] en France. Il était également pressenti pour recevoir le prix Nobel de la paix, de son vivant.

Gaspard Rambel

  1. https://www.gallimard.fr/catalogue/les-mains-du-miracle/9782075164573
  2. https://www.google.fr/amp/s/fr.timesofisrael.com/felix-kersten-masseur-dhimmler-et-sauveur-de-juifs/amp/
  3. https://www.amazon.com/Kersten-memoirs-1940-1945-Felix/dp/B0007IZB9K
  4. https://shs.cairn.info/revue-le-monde-juif-1951-3-page-4?lang=fr
  5. https://www.comminges-actu.com/2020/03/felix-kersten-le-dernier-des-justes.html