C’est en 1879 que parut le roman de Jules Verne Les 500 millions de la Begum. Celui-ci est l’histoire de deux savants, l’un Français, l’autre Allemand, qui, se partageant un fabuleux héritage légué par l’épouse d’un maharadja, se mirent en tête d’édifier chacun, au fin fond de l’Amérique du Nord, une ville qui prendrait exactement le contrepied de l’autre. Si le Français, le docteur Sarasin, a choisi de créer une cité, dénommée par lui France-ville, frappant par son caractère hygiénique et l’art de vivre le plus sain, l’Allemand Herr Schultze s’est lancé dans l’édification d’une cité de l’acier, Stahlstadt, manifestant sa toute-puissance par la production d’énormes canons et menaçant la cité rivale. Un ami du Docteur Sarrasin, Marcel Bruckmann va pénétrer à l’intérieur pour tenter de percer ses projets…
Le contexte de l’époque explique le choix du sujet. La France a été vaincue par l’Allemagne quelques années auparavant et un sentiment antigermanique prévaut dans le pays. Ce n’est pas la première fois que l’écrivain met en scène des Allemands dans l’un de ses romans. Dans Voyage au centre de la terre, deux des voyageurs s’avançant dans le cœur de la planète étaient des habitants d’outre-Rhin. Mais l’œuvre avait été écrite en 1863, avant que n’ait lieu le conflit entre les deux pays. Cette fois-ci, l’auteur se livre véritablement à une profession de foi contre le péril germanique représenté par sa puissance industrielle, notamment dans le domaine de la métallurgie. Il s’est montré dans ce domaine aussi critique à l’égard des Etats-Unis d’Amérique. Anti-Allemand, anti-Américain, son œuvre suggère l’inquiétude face à la démesure du monde moderne.
La lutte entre le bien et le mal : deux cités
Pénétré par son désir d’imaginer les extrapolations techniques suscitées par les conquêtes scientifiques de son temps, Jules Verne a souvent usé de l’utopie pour donner la meilleure vision possible de l’avenir qu’il concevait pour les hommes. Maints exemples de cités ou de communautés humaines donnés par l’écrivain frappent par leur aspect bienfaisant, un certain idéal de vie dégagé par la vie sociale dont elles sont le réceptacle : Coal City dans Les Indes noires, Antekirta dans Mathias Sandorf, la petite communauté des radeaux de la Jangada en Amérique du sud…
Mais tout en se montrant enthousiaste envers les développements inattendus de la science, l’écrivain s’est parfois montré sceptique envers le pouvoir excessif qu’ils pouvaient conférer à l’homme, comme en témoigne, Maître Zacharius, texte de jeunesse rappelant le mythe de Faust. Des savants à la limite de la folie ont été mis en scène par notre auteur tout au long de sa carrière littéraire. Si des cités à l’apparence radieuse sont sorties de son imagination fertile, il n’en est pas moins vrai qu’il a proposé à l’attention de ses lecteurs des villes au caractère plus tragique, « villes de la perdition » donnant l’envers de l’idéal utopique, autrement dit se présentant comme des « dystopies ». « La richesse des villes verniennes consiste dans le fait que la civilisation qu’elles représentent est mise en avant tantôt comme un modèle utopique, tantôt comme une déformation grotesque du modèle lui-même, tantôt encore comme le renversement de celui-ci en modèle dystopique »[1] disait Nadia Minerva. Milliard city dans L’île à hélice, Universal city dans La journée d’un journaliste américain en 2889… Le comble est atteint avec Blackland véritable cité du mal dirigée par des gens sans aveux au cœur du continent africain dans L’extraordinaire aventure de la mission Barsac, écrit par son fils Pierre Verne. D’ordinaire, il accordait sa préférence aux petites communautés vivant dans des cités à l’échelle humaine et les immenses conurbations industrielles n’entraînaient que sa méfiance.
Mais ce qui frappe dans Les 500 millions de la Bégum est que les deux cités aux caractères opposés existent simultanément, en vis-à-vis sur un même continent. D’ordinaire, chaque roman de Jules Verne présente un univers d’un seul tenant, celui au sein duquel sont amenés à s’engouffrer ses héros : le monde marin dans 20000 lieues sous les mers, les entrailles de la planète dans Voyage au centre de la terre, l’espace et le monde lunaire dans Autour de la Lune, l’Asie centrale dans Michel Strogoff autant de vastes environnements proposant leur richesse bigarrée à l’attention des voyageurs, au-delà à celle des lecteurs, riches en symboles de toutes sortes propres à relier l’immense Nature à la mythologie dont notre âme est tributaire. Dans Les 500 millions de la Bégum, le lecteur prend connaissance de deux villes que leur dynamisme propre met tout de suite en rivalité. La dualité ainsi exprimée n’est que la projection des divisions intérieures auxquelles a toujours été en proie la nature humaine.
C’est là précisément la dimension inhérente à l’utopie.
Celle-ci comporte en effet deux faces. D’une part, Platon en a fait état dans La République, elle propose un monde idéal gouverné par la sagesse dans lequel chaque individu se vouerait corps et âme à l’accomplissement de la prospérité générale. D’autre part, elle détient un caractère niveleur, voire destructeur, à l’égard de la liberté de chacun. Ce sont ces deux aspects, la face lumineuse, la face sombre, que Jules Verne a voulu mettre en exergue. Les sombres détours au sein desquels se passe la majeure partie de l’action dans l’une des deux cités se posent en contraste avec l’aspect idéalisé pris par l’autre.
L’homme aspire au bien et succombe au mal, telle est la constance à laquelle obéit l’Occidental conformément à l’optique chrétienne. Pourtant, Carl Gustav Jung (1875-1961), l’un des fondateurs de la psychanalyse, l’a reconnu, tout bien n’existe que par rapport à un mal correspondant et entre l’un et l’autre existe un caractère de relativité propre à en limiter les excès. Dénier au mal toute existence réelle revient à conférer au bien une place toute puissante et à légitimer les chasses aux sorcières ayant sévi au cours de l’Histoire. Aussi, d’une confrontation entre France-ville et Stahlstadt ne peut ressortir qu’une meilleure conscience de la diversité de la nature humaine.
Tout le roman se résume par l’action entreprise par son héros dans Stahlstadt, la « cité du mal », occasion pour le lecteur de prendre connaissance de ses sinistres particularités. En comparaison, France-ville, la « cité du bien » prend un caractère irréel. C’est par le compte rendu fait par un journal allemand, autrement dit hostile par principe à la cité du docteur Sarrasin, que le lecteur en prend connaissance. Il apparait alors que France-ville se déploie dans tout son caractère utopique. En dépit des précautions que l’écrivain prend en disant que chaque habitant reste libre de ses choix on ne peut être que frappés par la rigueur qui sous-tend son organisation. Des règles rigides sont imposées tant dans l’urbanisation que dans le mode de vie des citoyens. L’oisiveté n’y est pas de mise et l’on ne peut que penser avec nostalgie à la distinction que les Romains faisaient jadis entre l’Otium, loisir construit, et le negotium. « Il s’agit de créer une cité d’air et de lumière, c’est-à-dire une cité de surface et de planéité, ignorant profondeur, nuit et abîme, dépourvue de visée transcendante, et ce de façon à ce que ni la mort ni la maladie ne viennent provoquer de pertes dans la force productive de la population […] un futur modèle idéologique voué à l’hégémonie d’une standardisation rationaliste »[2] souligne l’historien de la littérature Jean-Pierre Picaud. On songe à l’utopie représentée par le Contrat social de Rousseau et sa tendance à mettre au pinacle le respect absolu de la volonté générale tout en restant vague sur la manière de l’exprimer. « On les forcera à être libre »[3] écrivait-il, atteinte au libre arbitre de l’individu !
En définitif, la cité du docteur Sarasin détient un aspect abstrait, image de la séduction qui ressort de toute utopie, le Bien présenté dans son caractère le plus absolu. Sans répondant offert par un univers antagoniste, une telle organisation pourrait tourner au puritanisme le plus étroit. Une plongée du lecteur au sein de la sombre Stahlstadt va offrir un dérivatif, brutal contrepoint à cet environnement par trop aseptisé.
Confrontation avec le monde chaotique de la cité de l’acier
Cette plongée va se faire par l’intermédiaire du héros Marcel Bruckmann. Dans son sens le plus large, le héros est celui qui se refuse à subir l’influence de son milieu pour obéir à une puissance spirituelle allant au-delà. Mythe de la jeunesse, il symbolise la difficile construction de la personnalité humaine et, comme tel, balance entre forces antagonistes. Dans les romans d’aventure, il se jette de plain-pied dans un univers chaotique l’obligeant à se dépasser, ainsi Marcel Bruckmann s’enfonçant dans Stahlstadt.
Le personnage frappe par son ambiguïté. Orphelin, il est marqué au départ par une faiblesse initiale. Celle-ci est caractéristique du héros dans les épopées, l’être qui se démarque de l’influence de ses parents en vue de son accomplissement. Comme celui-ci n’en a pas il est invité à se construire par lui-même. Il est seulement l’ami du fils du docteur Sarasin et de la famille de ce dernier il va vouloir se faire le protecteur. « Un besoin impérieux le tourmentait d’exceller en tout, aux barres comme à la balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie »[4]. Une autre de ses faiblesses est son origine géographique. Jules Verne a fait de lui un Alsacien, autrement dit un habitant des provinces perdues, enlevées par l’Allemagne en 1871. « Les malheurs de la France, la séparation de l’Alsace et de la Lorraine, avaient imprimé au caractère de Marcel une maturité toute virile »[5]. Il n’aura de cesse de vouloir combattre l’ennemi germanique sous toutes ses formes.
Ces insuffisances donnent à ce personnage sa dimension héroïque en ce sens qu’elles accusent en lui son caractère vulnérable. Achille et son talon, Jason se présentant à Argos chaussé d’une seule sandale, le héros est esclave des forces de la Terre. Toute son aventure prendra sens dans sa tentative pour remédier à ces faiblesses en se confrontant à la cité de l’acier.
Le caractère inquiétant émanant de celle-ci provient de ce qu’elle s’assimile à un labyrinthe.
On connaît celui du roi Minos en Crète duquel parvinrent à s’échapper Dédale et Icare, puis Thésée. Bien des traditions lui ont ménagé une place dans leur imaginaire. Le labyrinthe est une image de l’inconscient, ce monde immense et obscur présent dans les soubassements de l’âme avec ses détours et ses recoins les plus cachés, vaste univers de symboles susceptible d’enrichir la conscience humaine. C’est l’immense réservoir d’énergie incarné par l’inconscient collectif dont parle Jung, trésor prodigieux sur lequel l’individu peut toujours s’appuyer en cas de troubles. Au-delà, le labyrinthe est l’image de la vie même avec ses aléas et ses surprises. L’homme engagé dans son existence connaît maints succès et maints revers ; toujours, il progresse dans la connaissance de lui-même. Plus encore que ses réussites, ses échecs, autant de retours en arrière, le font évoluer par l’expérience qui en est l’apanage. Ainsi Marcel Bruckmann connaît-il l’aventure de la vie dans les sombres recoins de Stahlstadt, projection du voyage entrepris par l’individu à l’intérieur de lui-même.
Le monde du charbon, de la houille, de l’acier faisant vivre la cité, avec ses faubourgs, ses nombreuses galeries, les habitations des travailleurs agglomérés, donnent l’image d’un univers inquiétant où l’individu en oublie son âme. Jules Verne a montré l’envers de la Révolution industrielle, une certaine déshumanisation du travail. « Entre ces voies se dressent des murailles, des piliers formés par la houille même ou par la roche. Tout cela régulier, carré, solide, noir !… Et dans ce dédale de rues, égales de largeur et de longueur, toute une armée de mineurs demi-nus s’agitant, causant, travaillant à la lueur de leurs lampes de sûreté !… »[6]. D’un tel endroit émerge un sentiment de démesure. La cité de l’acier, exclusivement tournée vers les fabrications lourde, à l’opposé du charme léger de France-ville, ne considère que l’aspect industrieux de la nature humaine, est l’image d’une puissance livrée à elle-même, déliée de toute attache spirituelle avec la vie cosmique. Pour connaître ses secrets, Marcel Bruckmann va être amené à parcourir ses parties, autant d’occasions pour lui de s’affirmer.
Les paradoxes caractérisant l’inconscient collectif de l’individu vont trouver leur image dans les différentes composantes de la cité. Après les sombres quartiers où s’usent à la tâche les travailleurs, le héros va pénétrer dans le « bloc central », la partie de Stahlstadt où vivent les dirigeants. « Les ouvriers et employés y étaient soumis, avant leur admission, à toute une série de cérémonies maçonniques, obligés de s’engager sous les serments les plus solennels à ne rien révéler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de mort par un tribunal secret s’ils violaient leur serment… »[7]. Tel est l’aspect tourmenté et contradictoire de ce milieu, en contraste avec l’harmonie représentée par France-ville. On ne peut s’empêcher de penser au Château, roman de Franz Kafka où est évoqué un lieu mystérieux et inaccessible au sein duquel siège un être inconnu envers qui chacun est responsable, sombre annonce de ce que sera le totalitarisme. Celui-ci n’a jamais représenté l’ordre splendide que voulait valoriser ses zélateurs mais n’était rendu possible que par le chaos ressortant d’une bureaucratie pléthorique.
Au caractère fulgurant pris par l’univers des mines va succéder celui plus intellectualisé des bibliothèques. Enfin, le héros pénètrera dans la tour du taureau où siège le tyran de Stahlstadt. Du monde laborieux dans lequel il évoluait auparavant, il va entrer dans celui des merveilles représentées par le luxe végétatif des jardins du maitre puis par le prodigieux raffinement de ses salons. « Il traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva à un salon jaune et or où le valet le laissa seul cinq minutes. Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or »[8]. Jamais le mal n’est aussi dangereux que quand il est montré sous des dehors aussi séduisants.
Un choc psychologique va être provoqué par la mort, avec ses visages divers. Logé chez une veuve ayant perdu son mari dans les mines, Marcel Bruckmann se prend d’amitié pour son jeune fils, enfant confronté à la dure condition du travailleur. Après maintes recherches dans le labyrinthe de galerie, il finira par le retrouver mort, asphyxié par un dégagement d’acide carbonique.
Maintes fois, l’écrivain avait mis en scène la mort, la fascination qu’il éprouvait pour les cimetières en témoigne. Au cœur des environnements objet des voyages extraordinaire il en a fait la narration. Dans Vingt mille lieues sous les mers est théâtralisé au fin fond de l’univers marin l’enterrement d’un membre de l’équipage du nautilus, excellente manière de rendre hommage à cette partie de la Création en choisissant d’y reposer pour l’éternité. « Le capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette demeure commune, au fond de cet inaccessible océan ! »[9]. La mort, ainsi présentée au lecteur, occasionne chez celui-ci un rappel de la condition humaine. Apparue au héros au cœur même de la cité de l’acier, elle « sauve » celle-ci en la rattachant au sentiment d’humanité que tout un chacun peut éprouver devant ces évènements. C’est la mort de l’enfant innocent qui ouvre la conscience sur des champs de possibilité beaucoup plus large en plaçant celui qui en est témoin à la croisée des chemins, continuer à stagner dans la position occupée, voire revenir en arrière, ou continuer son périple en allant plus en avant.
En l’occurrence, elle va permettre à Marcel Bruckmann de manifester son zèle et de rencontrer enfin le « minotaure » du labyrinthe. Mis en présence de Herr Schulze, il aura une vision de la mort bien moins humaine que celle ayant causé la disparition du jeune garçon.
Le roman trouve son point culminant lorsque le maître de Stahlstadt consent à lui montrer ses formidables canons, symbole d’un âge de fer perçu de manière exclusivement négative. Les forces chtoniennes présentes en la nature humaine sont brutalement exhumées et donnent l’image d’une matérialité sans liens aucun avec une quelconque influence céleste. « Rien n’est plus grand que l’homme et ses actes »[10], ainsi s’exprimait Jung quand il évoquait les géants de la mythologie antique en révolte contre le roi des dieux, l’inconscience des hommes cédant à la démesure. « C’est comme une batterie que je lance dans l’espace et qui peut porter l’incendie et la mort sur toute une ville en la couvrant d’une averse de feux inextinguibles ! »[11] proclame Herr Schultze. La mythologie antique avait placé le caractère industrieux de l’homme et les excès susceptibles d’en être l’apanage dans une divinité pourvue d’un handicap, Héphaïstos, le dieu forgeron. Boiteux dès le départ, son infirmité témoignait de la dépendance de la créature envers les forces de la terre et des graves périls engendrés par un usage inconsidéré de la science et des techniques. Mais incapable de prendre acte de sa faiblesse, Herr Schultze n’a pas pris la mesure de sa puissance.
A l’encontre de ce personnage, Marcel Bruckmann va user de toute l’humilité dont il est capable pour assurer sa promotion dans la cité et percer les secrets de son promoteur. A l’exemple d’Ulysse qui a su se métamorphoser tout au long de son Odyssée en sachant adapter sa nature aux circonstances, il va oublier qu’il est Alsacien pour devenir Suisse et endormir la méfiance des autorités de Stahlstadt. Surtout, il ne va pas commettre l’erreur d’attaquer de front son tyran mais progressivement cerner sa personnalité, user de ses défauts pour le manipuler et lui faire révéler ses inventions. « En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigté spécial de ce clavier, qu’il était arrivé à jouer du Schultze comme on joue du piano »[12]. Ainsi est la personne humaine, celle qui se réalise, non en ignorant son monstre intérieur, mais en l’assimilant peu à peu à sa conscience. Condamné à mort par le professeur Schultze et livré à la garde de ses sbires, il ne cèdera pas pour autant au désespoir et utilisera son intelligence pour s’enfuir de la cité.
Le retour à l’unité
Apprenti sorcier, Herr Schultze n’a pas su maîtriser son pouvoir. Sa puissance formidable finit par l’accabler et il va être écrasé sous le poids de ses armes fantastiques. L’obus terriblement meurtrier qu’il a lancé sur France-ville a provoqué la destruction du canon duquel il était sorti. Lui-même va trouver la mort dans l’explosion de l’un de ses projectiles, être littéralement statufié par une soudaine évaporation du gaz carbonique de l’obus, « un Herr Schulze gigantesque, que l’explosion de l’un de ses terribles engins avait à la fois asphyxié et congelé sous l’action d’un froid terrible ! »[13]. Avec génie, Jules Verne l’a présenté aux deux héros aventurés dans la cité de Stahlstadt abandonnée à travers un verre déformant. Ainsi finissait le titan qui avait osé se révolter contre les dieux. La mort ainsi décrite se place à l’opposé de celle ayant frappé l’enfant tandis que travaillait Marcel Bruckmann dans une ville alors florescente. Victime de son hybris, Herr Schultze n’a pas su dompter son « dragon intérieur ». A l’instar de la femme de Lot qui, si l’on en croit l’Ancien Testament, a été transformée en statue de sel pour avoir désobéi au Tout-puissant, l’aspect figé sous lequel il apparaissait aux yeux des protagonistes abasourdis ne faisait que symboliser une vie consciente qui n’existait plus. Tel est le fanatique de tous les temps, un être dont l’âme s’est envolée.
D’une ville dont la tête pensante a disparu, la Nature va s’emparer. Partout dans Stahlstadt ne vont plus régner que misère, désordre et ruines. Célébrée dans les œuvres de l’écrivain, la Nature conditionne les volontés humaines. Elle manifestera sa toute-puissance quand l’énorme obus envoyé par Herr Schultze deviendra un nouveau satellite de la terre « jusqu’à la fin des siècles »[14]. Toujours les actions des hommes trouvent leurs limites et il ne sert à tien de tenter de braver les lois naturelles. En notre être profond, il convient de les respecter et chacun se doit de travailler à son unité personnelle.
Celle-ci, dans un saisissant grossissement, trouve une expression imagée dans l’appropriation finale de Stahlstadt par France-ville. « On croit trop en ce monde qu’il n’y a que profit à tirer de l’anéantissement d’une force rivale. C’est une grande erreur, et vous tomberez d’accord avec moi, je l’espère qu’il faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut servir au bien de l’humanité »[15] explique le héros au docteur Sarrasin. Les deux entités se rejoignaient. Il est permis alors de s’interroger sur l’avenir possible de France-ville que la fin du roman laisse dans l’incertitude. Peut-être a-t-elle été rendue plus sage par l’expérience vécue. La nécessité où elle fut de développer une industrie pour mieux lutter contre son ennemie a dû lui faire considérer ses nobles institutions avec un certain recul et tenir pour relatif le bien-fondé de leur existence. C’est la destinée d’une utopie appliquée de manière rigide, laquelle tend à s’assouplir au contact des faits.
Quant au docteur Sarasin, il est devenu ce que l’on a coutume d’appeler un « vieux sage ». Présent dans les épopées et les contes, ce dernier est nanti d’une personnalité particulièrement accomplie telle qu’elle doit s’épanouir au crépuscule de l’existence humaine. Nestor dans L’Iliade, Tirésias dans L’Odyssée, Anchise dans L’Enéide, Merlin l’enchanteur dans l’épopée des chevaliers de la table ronde sont, parmi moult exemples, des images de ces êtres qui ont su faire de leur destin une destinée. « Que de forces perdues dont l’emploi eût été utile, si l’on avait pu les associer avec les nôtres et leur donner un but commun ! »[16] dit-il amer en apprenant la mort de son ennemi.
Ce qui étonne à la lecture du roman est que l’écrivain s’est bien gardé de placer l’action dans une confrontation directe avec l’Allemagne mais de la transposer dans une cité perdue au fin fond du continent américain. Ainsi est transcendée la nature de son propos car, au-delà de la crainte qu’inspirait aux peuples le monde germanique, c’est une dénonciation de la force brutale émanée des pulsions instinctives de la créature, quelle que puisse être son origine, que veut promouvoir l’écrivain. Pour cela, elle dépasse le contexte de son époque pour exprimer une tragédie de tous les temps et revêt un caractère indémodable.
©Didier Lafargue, journaliste pour Sud-Ouest et auteur de « La personne humaine dans l’œuvre de Carl Gustav Jung ».
Bibliographie et références pour la rédaction de l’article :
- Nadia Minerva, Jules Verne aux confins de l’utopie. Paris : L’Harmattan, 2001.
- Jean Chesneaux, Jules Verne un regard sur le monde. Paris : Bayard Editions, 2001.
- Jean-Michel Gouvard, Le nautilus en bouteille Une lecture de Jules Verne à la lumière de Walter Benjamin. Rennes, Editions Pontcerq, 2019.
-
Nadia Minerva, Jules Verne aux confins de l’utopie. Paris : L’Harmattan, 2001, p.119. ↑
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Jean-Pierre Picaud, Utopie de la mort et mort de l’utopie chez Jules Verne. Dans Romantisme revue du XIXe siècle, année 1988, n°61, PP 95-105. ↑
-
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1762. Paris : Garnier Flammarion, 1966, Livre I, chapitre 7, p.54. ↑
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Jules Verne, Les 500 millions de la Bégum. Paris : Hachette, collection Le Livre de poche Jules Verne, 1966, chapitre II, p.17. ↑
-
Ibid., p.18. ↑
-
Ibid., p.85. ↑
-
Ibid., p.96-97. ↑
-
Ibid., p.107. ↑
-
Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, chapitre XXIV. ↑
-
Carl Gustav Jung, Ma vie. Paris… p. 372. ↑
-
Jules Verne, Les 500 millions de la Bégum. Op.cit., p122. ↑
-
Ibid., p. 110. ↑
-
Ibid., p.227. ↑
-
Ibid., p.183. ↑
-
Ibid., p.234. ↑
-
Ibid., p.232. ↑

