La dissuasion nucléaire et les nouvelles doctrines militaires.
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par
Gaspard Rambel et Gleb Dolianovskiy
La dissuasion nucléaire a longtemps permis de tenir en respect les velléités expansionnistes des empires ou puissances émergentes. Elle constitue un pilier indispensable en termes d’équilibre dans les relations international. Selon le Stockholm International Peace Research Institute, environ 12 500 ogives nucléaires existaient dans le monde en 2024, confirmant la centralité de l’arme nucléaire dans les relations stratégiques. Comme l’affirme l’historien Lawrence Freedman, « la dissuasion nucléaire reste au cœur de la stratégie des grandes puissances ». La tentative d’invasion totale de l’Ukraine, déclenchée en février 2022 par le Kremlin, illustre de manière particulièrement frappante ces évolutions. L’Ukraine avait hérité, après l’effondrement de l’URSS en 1991, du troisième arsenal nucléaire mondial, avant d’y renoncer en 1994 dans le cadre du Mémorandum de Budapest, en échange de garanties de sécurité de la part des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Russie. Cette décision, saluée à l’époque comme un succès du désarmement, est aujourd’hui largement remise en question. En effet, l’annexion de la Crimée en 2014 puis la tentative d’invasion totale de 2022 ont démontré que ces garanties n’étaient pas contraignantes face à une puissance nucléaire déterminée.
Cette « nucléarisation » du conflit a profondément modifié les calculs stratégiques occidentaux, limitant par exemple certaines formes d’intervention directe. Comme l’a noté Le Monde, il s’agit d’un « retour brutal de la dissuasion nucléaire », où l’arme atomique redevient un levier d’influence dans un conflit conventionnel.
Le 4 février 2026, Poutine a déclaré ne plus être lié par le Traité NEW START, signé avec les États-Unis le 8 avril 2010 à Prague et entré en vigueur le 5 février 2011. Cet accord visait à limiter et réduire les arsenaux nucléaires des deux pays. Cette décision va dans le sens d’un relâchement progressif quant à la vigilance concernant la prolifération ainsi que l’usage de la force nucléaire, en témoigne les déclarations qui ont suivi par la suite.
En Pologne, membre de l’OTAN depuis 1999, la prise en compte de la menace nucléaire s’est intensifiée avec la guerre en Ukraine. Le président Andrzej Duda a déclaré en 2022 « la participation au partage nucléaire renforcerait significativement notre sécurité ». Cette position s’inscrit dans une stratégie plus large de dissuasion face à une Russie disposant d’environ 5 800 ogives nucléaires, selon Reuters.
Dans ce contexte, Varsovie apparaît comme un acteur clé en Europe de l’Est. La perception d’une menace accrue a conduit ce pays à renforcer considérablement ses capacités militaires, avec des dépenses de défense atteignant plus de 4 % du PIB en 2023, l’un des niveaux les plus élevés de l’Alliance.
Parallèlement, la Pologne s’appuie sur la dissuasion élargie américaine, qui repose sur la protection nucléaire des États-Unis. Cependant, face aux incertitudes stratégiques, les autorités polonaises envisagent une implication plus directe dans les mécanismes nucléaires de l’OTAN, en témoigne le sommet qui a eu lieu en avril dernier entre Paris et Varsovie. Dans cette optique, Emmanuel Macron a proposé aux États membres de l’Union européenne d’élargir le parapluie nucléaire de la France, seul pays à maitriser de manière autonome le circuit de fabrication et d’utilisation de l’arme nucléaire. L’idée est de renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe tout en restant complémentaire de l’OTAN. Cette volonté a été initiée dès le 7 février 2020 lors du discours du Président français à l’Ecole de guerre, puis réaffirmée en septembre 2025.
Cette position traduit une évolution importante : sans chercher à se doter de l’arme nucléaire de manière autonome, la Pologne souhaite accroître son rôle dans la stratégie nucléaire occidentale.
Cette dynamique s’inscrit dans un contexte plus large de réaffirmation de la dissuasion en Europe. La présence d’armes nucléaires américaines sur le continent, dans le cadre du partage nucléaire, constitue un signal politique fort adressé à la Russie. Toutefois, elle soulève également des questions sur les risques d’escalade et sur la dépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis. Ainsi, la Pologne incarne une position intermédiaire entre non-prolifération et renforcement de la dissuasion, révélatrice des tensions actuelles au sein de l’ordre international.
En Asie, la Corée du Sud et le Japon font face à la montée en puissance de la Corée du Nord, qui a effectué son premier essai nucléaire en 2006. L’expert américain Victor Cha souligne que « le débat nucléaire en Corée du Sud n’est plus marginal, il est désormais central dans l’opinion publique ». En effet, plus de 70 % des Sud-Coréens se disent favorables à l’acquisition de l’arme nucléaire, selon le Chicago Council on Global Affairs.
Le Japon, marqué par les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki reste officiellement non nucléaire. Cependant, comme l’a noté The New York Times en 2023, le pays connaît une évolution stratégique majeure. Selon un responsable japonais cité par le journal, « l’environnement de sécurité du Japon est le plus sévère depuis 1945 », justifiant une augmentation du budget militaire à 2 % du PIB d’ici 2027.
Au Moyen-Orient, l’Arabie saoudite surveille de près le programme nucléaire iranien. D’après l’International Atomic Energy Agency, l’Iran a enrichi de l’uranium jusqu’à 60 % en 2023. Le prince héritier Mohammed ben Salmane a déclaré dès 2018 : « si l’Iran développe une arme nucléaire, nous ferons de même sans hésitation ». Cette position, relayée par le Financial Times, illustre le risque de prolifération dans la région. Cela semble plus que jamais d’actualité depuis que la coalition américano-israélienne a lancée une offensive sur Téhéran, le 28 février 2026, afin de destituer le régime des Mollahs. Le détroit d’Ormuz apparait comme étant le nœud gordien qui décidera du moment où l’emploi de ce type d’arme sera utilisé.
Comme le résume Bruno Tertrais, « nous assistons non pas à la fin, mais au retour en force de la dissuasion nucléaire ». En plus des dynamiques déjà exposées, une attention particulière doit être accordée aux implications du réarmement nucléaire au-delà du cercle des alliés traditionnels des États-Unis. Cette tendance est également pertinente pour un certain nombre de régimes autoritaires.
À cet égard, la Corée du Nord constitue un cas de référence pour de nombreux autocrates, illustrant l’utilité stratégique de l’arme nucléaire comme outil de préservation du régime. Tous les régimes autoritaires ont perçu un signal en janvier lors de l’extradition du président Maduro du Venezuela vers les États-Unis. Ils observent la différence d’approche des États-Unis à l’égard du Venezuela comparée à celle utilisée envers la Corée du Nord et la Russie.
Les récents développements géopolitiques en Iran renforcent une perception croissante au sein de certaines parties du système international : la capacité nucléaire peut servir de moyen de dissuasion efficace non seulement contre une agression extérieure, mais aussi contre des pressions politiques coercitives.
À l’inverse, les régimes dépourvus de capacités nucléaires sont plus exposés à des interventions extérieures, à l’isolement diplomatique ou à des processus de déstabilisation interne.
Cette perception en évolution est susceptible d’influencer les calculs stratégiques dans plusieurs régions, notamment au Moyen-Orient, où les décisions en matière nucléaire restent étroitement liées aux questions de sécurité du régime. En Europe de l’Est, sous la menace de l’agression russe, ainsi qu’en Asie de l’Est, région où les garanties de sécurité américaines ont assuré pendant des décennies la prospérité économique et consolidé les positions de Taïwan, du Japon et de la Corée du Sud, l’architecture de sécurité est aujourd’hui en cours de révision, et le développement de l’arme nucléaire devient un facteur décisif de survie.
Dans ce contexte, cela pourrait également influencer la trajectoire des futures négociations avec le régime islamique d’Iran. À ce jour, le désarmement nucléaire de l’Iran demeure le principal obstacle dans les négociations entre les États-Unis et l’Iran.
Plus largement, ces évolutions soulèvent des questions fondamentales sur l’évolution à long terme de l’architecture de sécurité mondiale et sur la forme qu’elle avait après la Guerre froide. Si la capacité nucléaire est de plus en plus interprétée comme une garantie principale de souveraineté et de survie des régimes, cela pourrait conduire à de nouvelles incitations à la prolifération, avec des implications significatives pour la stabilité internationale.