Vers une nouvelle économie politique de la démocratie
Lorsque nous discutons de la crise de la démocratie contemporaine, nous parlons généralement des réseaux sociaux, de la polarisation, du populisme, de l’immigration incontrôlé et de la désinformation. Ce sont des symptômes. Je propose de déplacer la conversation vers le socle. Vers ce qui est arrivé à la matière économique sur laquelle repose l’idée démocratique. Et pourquoi toute tentative de « sauver la démocratie » sans prendre en compte cette matière restera incomplète.
L’angle mort de la démocratie
Toute la théorie classique de la démocratie reposait sur une hypothèse que personne ne songeait alors à vérifier : le capital est attaché au territoire.
Le marchand possède sa boutique dans cette ville, l’industriel son usine dans cette province. Le propriétaire foncier possède ses terres dans cette vallée, le banquier prête aux habitants et prend leurs biens immobiliers en garantie. Le capital était quelque chose qu’on ne pouvait physiquement pas emporter dans une valise.
De ce fait découlait un élément fondamental pour l’organisation du système politique : les élites économiques avaient un intérêt direct à ce que la cité fonctionne. La population éduquée constituait leur main-d’œuvre et leur clientèle. Les routes transportaient leurs marchandises, la police protégeait leurs entrepôts, l’armée garantissait que les voisins ne s’emparent pas de leurs vignobles.
Cela signifiait que les élites et le peuple partageaient un intérêt matériel commun, certes avec des parts inégales. Les plus riches finançaient les infrastructures non par altruisme, mais parce que celles-ci augmentaient la valeur de leurs actifs. Ils acceptaient l’impôt parce qu’il finançait des fonctions sans lesquelles leur propriété perdait de sa valeur. Ils acceptaient même, lentement, à contrecœur, l’extension des droits politiques. Parce qu’une majorité en colère et non représentée menaçait leurs entrepôts davantage que quelques points d’impôt supplémentaires.
La démocratie, en tant que forme politique, repose précisément sur cette interdépendance structurelle. Non sur une idée abstraite d’égalité, ni sur une morale éclairée des élites. Mais sur un fait économique simple : ceux qui ont beaucoup et ceux qui ont peu partagent un destin commun lié à un même territoire.
Ce qu’est l’enracinement
Karl Polanyi, dans son ouvrage La Grande Transformation (1944), a introduit pour décrire ce phénomène le terme embeddedness (que l’on peut traduire par « enracinement »). Selon Polanyi, pendant la majeure partie de l’histoire humaine, l’économie était enracinée dans le tissu social. Le marché n’existait pas de manière autonome, mais était intégré dans des relations plus larges : liens de parenté, voisinage, appartenance politique.
La grande transformation du XIXe siècle a consisté en une tentative d’arracher l’économie à ce tissu social pour en faire une sphère autonome, régie par ses propres lois. Polanyi montre que ce processus n’aboutit jamais complètement, car la société résiste toujours. Il appelle cela le « double mouvement » : le marché se détache de la société, et la société réagit en contraignant le marché à se réinsérer.
Polanyi écrivait cela en 1944, à un moment où la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale semblaient confirmer définitivement son analyse. Après la guerre, l’Occident a effectivement construit un système dans lequel le capital était réintégré dans les cadres des démocraties nationales.
Quarante ans de libération du capital
Depuis le début des années 1980, les démocraties occidentales ont méthodiquement démantelé l’infrastructure qui maintenait le capital à l’intérieur des frontières nationales.
-
La première vague fut celle de la libéralisation financière. Thatcher et Reagan, au Royaume-Uni et aux États-Unis, ont supprimé la majeure partie des contrôles de capitaux. L’Europe a suivi au cours de la décennie. En 1990, le capital pouvait circuler librement entre les principales économies, une première depuis l’entre-deux-guerres.
-
La deuxième vague fut celle de la concurrence fiscale. Les États ont commencé à rivaliser pour attirer le capital en réduisant les impôts sur les sociétés. Le taux moyen d’imposition des entreprises dans les pays de l’OCDE est passé de 47 % en 1980 à environ 21 % aujourd’hui. Il n’y avait aucune coordination internationale, seulement une course vers le bas, où chaque pays gagnait à baisser son taux en premier.
-
La troisième vague fut la création d’une véritable infrastructure offshore. Le réseau des paradis fiscaux, des îles Caïmans au Luxembourg, de Singapour aux îles Vierges britanniques, est passé du statut de juridictions périphériques à celui d’un véritable second circuit du système financier mondial. L’économiste Gabriel Zucman, dans son livre La richesse cachée des nations (2015), a été le premier à tenter de mesurer cette sphère opaque. Selon ses estimations pour 2014, environ 8 % de la richesse financière mondiale des ménages, soit 7 600 milliards de dollars, étaient détenus offshore. Dans un rapport d’Oxfam publié en 2026, ce chiffre atteint 13 250 milliards. Environ 80 % de cette richesse appartient au 0,1 % le plus riche des ménages de la planète.
-
La quatrième vague fut la numérisation des actifs. Avec l’apparition des cryptomonnaies, une nouvelle classe d’actifs est née, sans juridiction. Le bitcoin n’est ni en France ni aux États-Unis. Il existe dans un registre distribué qui, physiquement, n’existe nulle part. L’État ne peut ni le confisquer, ni l’imposer, ni le réguler sans le consentement de son détenteur.
-
La cinquième vague fut la marchandisation de la citoyenneté et de la résidence. Les programmes de « passeports dorés » et de « visas dorés » ont transformé l’appartenance nationale elle-même en produit. Selon le Parlement européen, entre 2011 et 2019, ces programmes ont généré plus de 20 milliards d’euros d’investissements dans les pays de l’UE. En échange, des milliers de nouveaux citoyens ont obtenu un passeport européen, parfois avec un lien au pays réduit à un simple transfert d’argent. En 2025, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé illégal le programme maltais de citoyenneté par investissement, mais la Hongrie a lancé le sien en juillet 2024.
Si l’on considère ces cinq vagues dans leur ensemble, une image se dessine qu’il est difficile d’attribuer au hasard. En quarante ans, les sociétés occidentales ont méthodiquement démantelé le mécanisme structurel qui liait le capital au territoire, et, ce faisant, qui liait les élites à la démocratie.
Un trilemme imposé plutôt que choisi
En 2000, l’économiste Dani Rodrik, professeur à la Harvard Kennedy School, a formulé ce qui est devenu connu sous le nom de « trilemme politique de l’économie mondiale ». Il l’a développé plus en détail dans son ouvrage The Globalization Paradox (2011).
Un État moderne est confronté à trois objectifs potentiels : l’hyper-globalisation, la souveraineté nationale et la démocratie. Il est possible d’en atteindre deux simultanément, mais jamais les trois.
Si un pays souhaite une globalisation totale tout en conservant sa souveraineté nationale, il doit sacrifier la démocratie. Car dans une économie hyper-globalisée, les décisions qui affectent la vie des citoyens échappent au contrôle des électeurs nationaux et se déplacent vers les marchés, les agences de notation, les multinationales et les institutions supranationales.
Si, en revanche, un pays veut conjuguer globalisation et démocratie, il doit renoncer à une partie de sa souveraineté et transférer des pouvoirs significatifs à des structures supranationales, c’est précisément la voie qu’a tenté d’emprunter l’Union européenne. Enfin, si un pays veut préserver à la fois la démocratie et la souveraineté, il doit limiter la globalisation.
Rodrik écrivait que, pendant trente ans, les démocraties occidentales ont fait semblant de pouvoir concilier les trois. Elles n’y sont pas parvenues. Ce qu’elles ont obtenu en réalité correspond à la première configuration : globalisation et souveraineté, au détriment de la démocratie. Celle-ci a été maintenue comme procédure formelle, mais elle s’est vidée de sa substance, car les décisions économiques cruciales se prennent désormais en dehors d’elle.
Le phénomène que Rodrik appelle le « golden straitjacket » (la camisole dorée) tient au fait que, dans un monde de libre circulation des capitaux, aucun gouvernement ne peut mener une politique économique radicalement différente de ce qu’attendent les marchés financiers. Toute tentative d’augmenter fortement les impôts sur le capital entraîne immédiatement une fuite des capitaux. Toute hausse des dépenses publiques renchérit aussitôt le coût de l’emprunt. Toute volonté de réguler les entreprises les pousse à se délocaliser vers des juridictions plus favorables.
S’il existe un choix entre payer 30 % d’impôt en Allemagne ou 9 % en Hongrie, et que les actifs peuvent être déplacés en quelques jours, un agent économique rationnel choisira la Hongrie. Toute critique de ce choix comme étant « antipatriotique » se heurte à un contre-argument simple : pourquoi devrais-je être loyal envers un pays, si celui-ci n’est, au fond, qu’un service parmi d’autres sur un marché global ? Logique, n’est-ce pas ?
La démocratie pour ceux qui ne peuvent pas partir
Dans les démocraties occidentales contemporaines, il existe en réalité deux classes distinctes de citoyens. La première est celle des citoyens à mobilité totale. Ils disposent d’au moins deux passeports, d’une résidence fiscale différente de leur pays de naissance, d’actifs répartis dans plusieurs juridictions, de la capacité de travailler à distance depuis n’importe quel point du globe, parlent plusieurs langues, et ont des revenus d’investissement non liés à une économie locale. Cette classe est réduite selon les estimations, entre 0,1 % et 1 % de la population dans les pays développés. Mais c’est elle qui détient l’essentiel du capital.
La deuxième classe, c’est tout le reste. Un seul passeport, une seule résidence fiscale, un emploi localisé, une épargne localisée, une retraite localisée. Leur vie est physiquement et financièrement attachée à un territoire. Ils ne peuvent pas partir, même s’ils le souhaitaient.
Ces deux classes vivent formellement dans une même démocratie. Elles disposent, en théorie, des mêmes droits électoraux, des mêmes libertés civiles, du même accès à la justice. Mais leurs intérêts structurels divergent radicalement.
Les citoyens à mobilité totale ont intérêt à des impôts faibles, à une régulation minimale, à des frontières ouvertes pour les capitaux et les services, à des régimes financiers libéraux. Ils sont peu concernés par la qualité du système de santé local, ils se font soigner dans des cliniques privées à l’étranger. Peu concernés par l’éducation publique, leurs enfants vont dans des écoles internationales et des universités étrangères. Peu concernés par la sécurité publique, ils vivent dans des résidences sécurisées. Peu concernés par les systèmes de retraite, ils disposent de leurs propres actifs.
Les citoyens à mobilité limitée, eux, ont des intérêts exactement inverses. Ils ont besoin d’écoles publiques fonctionnelles et d’un système de santé accessible. D’un système de retraite viable et de rues sûres. D’une protection face à la concurrence extérieure qui menace leurs emplois.
Lorsque ces deux classes entrent en conflit politique, ce qui arrive régulièrement, une réalité s’impose : la première peut partir, la seconde non. Et cette asymétrie structurelle détermine tout le reste.
Les données montrent à quel point cette asymétrie est profonde. Selon les travaux de Zucman, environ 30 à 40 % de la richesse des 0,01 % les plus riches en France, au Royaume-Uni et en Espagne est détenue à l’étranger. En Europe continentale, en moyenne, l’équivalent de 15 % du PIB se trouve dans des structures offshores. En Scandinavie, ce chiffre n’est que de quelques pourcents. Ce sont précisément les États scandinaves qui ont conservé le plus haut niveau d’égalité et de confiance sociale.
La sécession des élites ?
L’historien Christopher Lasch, dans son livre La Révolte des élites (1995), a décrit ce qui, à l’époque, n’était encore qu’à l’état embryonnaire, mais qui est aujourd’hui devenu un phénomène social à part entière. Il appelait cela la « sécession des élites ».
Lasch observe qu’aux États-Unis de la fin du XXe siècle, les élites, ce qu’il nomme la « talentocratie », ont commencé à se retirer systématiquement du tissu social commun. Elles vivaient dans leurs propres quartiers, envoyaient leurs enfants dans leurs propres écoles, fréquentaient leurs propres clubs, bénéficiaient de leurs propres assurances santé. Leur mode de vie entrait de moins en moins en contact avec celui de la majorité. Leurs enfants n’avaient plus besoin d’étudier aux côtés de ceux de leurs voisins. Elles vivaient physiquement dans le même pays, mais socialement dans un monde parallèle.
Depuis, cette séparation est devenue financière et juridique. Aujourd’hui, l’élite des sociétés occidentales est séparée du citoyen moyen non seulement par l’épaisseur des murs de ses résidences. Elle l’est aussi par la citoyenneté, la juridiction fiscale, le système de santé, le système éducatif, la monnaie de ses avoirs et la géographie de ses actifs.
Concrètement, cela signifie que lorsqu’un résident aisé se plaint que la France est « trop régulée », il ne parle pas comme quelqu’un qui subit réellement cette régulation. Il parle comme un client du marché international des juridictions, qui considère la France comme une option parmi d’autres. Et son mécontentement, contrairement à celui d’un chauffeur de taxi ou d’une infirmière, possède une véritable force structurelle. Parce que le chauffeur de taxi et l’infirmière ne peuvent pas partir. Lui, si.
Cela explique l’une des caractéristiques les plus frappantes de la politique occidentale contemporaine. Tous les gouvernements des trente dernières années ont, au fond, mené une politique économique très similaire : baisse des impôts sur le capital, dérégulation financière et ouverture aux flux globaux. Toute tentative de mener une politique différente provoque immédiatement des sorties de capitaux, une hausse du coût de l’endettement et un choc financier, après lequel les gouvernements reviennent au consensus.
Ce phénomène a été décrit par Colin Crouch dans son ouvrage Post-démocratie comme une situation où les institutions démocratiques fonctionnent formellement : les élections ont lieu, les partis sont en concurrence. Mais l’éventail réel des décisions possibles est restreint à ce qui est acceptable pour le capital global. Les décisions sont prises. Mais elles ne reflètent pas ce pour quoi les électeurs ont voté. Parce que ce pour quoi ils ont voté est, dans la configuration actuelle, économiquement irréalisable.
La prise en compte de l’intérêt du territoire par le nouveau capital en 2026
Je ne prétends pas savoir comment se terminera la transformation actuelle. Faire de telles prévisions, surtout dans une année où la configuration géopolitique de l’Europe change presque chaque mois, serait naïf. Mais je peux esquisser quelques tendances structurelles déjà visibles, et laisser au lecteur le soin d’en tirer ses propres conclusions.
-
Premièrement. Les paradis fiscaux, longtemps considérés comme une composante inévitable du système financier international, commencent à être sérieusement attaqués. En 2021, l’OCDE a approuvé un impôt minimum mondial sur les sociétés de 15 %, une première historique. Sa mise en œuvre est lente, mais la direction est claire.
-
Deuxièmement. Les programmes de « passeports dorés » en Europe ferment les uns après les autres. Le Royaume-Uni a fermé le sien en 2022, l’Irlande en 2023. Le Portugal et la Bulgarie en 2023-2024. Malte a été contrainte d’y mettre fin après la décision de la Cour de justice de l’Union européenne en 2025. La Hongrie résiste encore, mais c’est une question d’années, pas de décennies.
-
Troisièmement. Les actifs numériques s’intègrent progressivement dans les cadres réglementaires nationaux. Se soustraire complètement à l’État via les cryptomonnaies s’est révélé plus difficile qu’on ne le pensait. L’État apprend à tracer, réguler et imposer.
-
Quatrièmement. La guerre en Ukraine laissera très probablement derrière elle une infrastructure de traçabilité des capitaux selon leur origine, qui sera ensuite appliquée dans d’autres contextes. Un dispositif similaire est déjà discuté pour les capitaux chinois et iraniens.

