Giorgi Germesashvili a étudié à l’Université d’État de Tbilissi et à l’Université géorgienne Saint-André-le-Premier-Appelé. Il est enseignant dans une école internationale et s’intéresse à la diplomatie entre États, aux affaires européennes ainsi qu’à la géopolitique du Caucase du Sud.
Les trois décennies qui ont suivi la fin de la Guerre froide ont vu s’imposer l’image d’une Europe incarnant la raison et l’ordre, portée par les « dividendes de la paix ». La violence et les dictatures semblaient être des problèmes propres à des continents lointains. L’Union européenne pouvait se concentrer sur le commerce et l’euro tandis que les engagements de l’OTAN étaient discrètement relégués au rang de simples éléments de langage. Les soulèvements en Iran et la guerre en Ukraine ont révélé la fragilité de cette vision du monde.
L’explosion iranienne et l’indifférence de l’Europe
L’histoire commence loin de Bruxelles. Le soulèvement intérieur de l’Iran, d’abord contre le port obligatoire du voile puis contre une théocratie répressive, a révélé le courage d’une société cherchant à se libérer. Le régime a répondu par la terreur. Des femmes et des minorités ont été tuées pour avoir osé protester. Cette barbarie n’était pas dissimulée : les Iraniens l’ont documentée eux-mêmes et ont appelé à la conscience du monde. Pourtant, dans les chancelleries européennes, le silence a dominé. Tandis que Washington imposait des sanctions et que la marine américaine interceptait des cargaisons d’armes iraniennes, les capitales d’Europe continentale trouvaient des prétextes pour « observer » et s’abstenir. L’Occident qui défendait autrefois les dissidents se contentait désormais de murmurer des appels au « dialogue ».
Cette indifférence a une longue histoire. Lors des négociations nucléaires de 2015, les gouvernements européens étaient impatients de reprendre leurs échanges commerciaux avec la République islamique, minimisant souvent le programme balistique de Téhéran et son agressivité régionale. Ils ont rarement envisagé qu’un effondrement du régime iranien puisse représenter une opportunité plutôt qu’une menace. Le soulèvement iranien n’est donc pas seulement un drame intérieur : il agit comme un miroir. Il oblige les Européens à se demander pourquoi ils ont abandonné leur devoir de défendre ceux qui risquent leur vie pour les valeurs libérales et démocratiques.
Le choc ukrainien et la fragmentation de l’Europe
Si la révolte iranienne est largement passée inaperçue, l’invasion russe de l’Ukraine ne pouvait être ignorée. L’attaque du 24 février 2022 constituait une agression directe contre la sécurité européenne. Elle a également mis à nu les divisions au sein de l’Union européenne. Les États baltes et la Pologne ont reconnu très tôt le danger et fourni des armes ; la France et l’Allemagne ont d’abord appelé au « dialogue ». Berlin, en particulier, est entrée dans la crise après une décennie d’aveuglement stratégique. Les politiques de transition énergétique avaient réduit les capacités nucléaires et accru la dépendance au gaz russe. Selon Reuters, ce gaz bon marché contribuait à maintenir des prix de l’énergie faibles et protégeait l’industrie allemande de la concurrence étrangère, permettant ainsi la fermeture progressive des centrales nucléaires et des mines de charbon. Lorsque l’approvisionnement a été interrompu, l’Allemagne est entrée en récession et a dû rationner son énergie. La crise sécuritaire était donc en partie le produit de ses propres choix.
Les dirigeants européens ont répondu par de grandes déclarations. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a affirmé que l’Ukraine et la Géorgie appartenaient à la « famille européenne ». Le président français Emmanuel Macron a évoqué un « parapluie nucléaire européen ». Pourtant, les réalités concrètes se sont révélées moins inspirantes. Les livraisons de chars et de systèmes de défense aérienne ont été lentes et fragmentées. La Géorgie et la Moldavie restent en dehors de l’OTAN, exposées aux pressions russes. En Ukraine même, l’aide occidentale a permis au pays de survivre, mais pas de remporter la victoire. Les contre-offensives de Kyiv demeurent limitées par des alliés craignant l’escalade. Les garanties offertes à Tbilissi et à Chișinău restent vagues et ne s’accompagnent pas des engagements de défense mutuelle accordés aux membres de l’OTAN.
Les contradictions internes de l’Europe se sont accentuées. La Hongrie et la Slovaquie ont voté contre de nouvelles sanctions et utilisé à plusieurs reprises la menace du veto pour obtenir des concessions de Bruxelles. Le gouvernement de coalition allemand a oscillé entre l’envoi d’armes et les mises en garde contre toute « provocation ». Les entreprises énergétiques italiennes ont discrètement négocié de nouveaux contrats gaziers. Malgré les déclarations publiques d’unité, les États membres conservent des « lignes rouges » différentes et la solidarité européenne demeure fragile. Autrement dit, il n’existe pas de véritable culture stratégique européenne unique, mais vingt-sept politiques nationales alignées de manière opportuniste.
Le jeu des récompenses et l’aveuglement énergétique
Aucun épisode n’illustre mieux l’écart entre la rhétorique et la réalité que la décision d’honorer Angela Merkel pour ses services rendus à l’Europe. Sous son mandat, l’Allemagne a renforcé sa dépendance au gaz russe, mis son veto à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN en 2008 et soutenu le projet de gazoduc Nord Stream 2. Récompenser Merkel pour sa contribution à la « sécurité » reviendrait, selon les critiques, à décorer un incendiaire pour son aide aux pompiers. Pour de nombreux Européens de l’Est, cette décision est vécue comme une insulte.
Pendant des années, le dirigeant hongrois Viktor Orbán a été présenté comme la marionnette du Kremlin en raison de son refus de soutenir certaines sanctions européennes. Les dirigeants européens ont critiqué Budapest et utilisé Orbán comme bouc émissaire commode pour masquer leurs propres hésitations. Dans le même temps, ils ont largement ignoré les politiques d’Angela Merkel, qui ont approfondi les liens énergétiques entre l’Allemagne et la Russie et bloqué l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN en 2008. La dissonance cognitive créée par la stigmatisation de l’un et l’hommage rendu à l’autre est frappante.
Aujourd’hui, avec le départ d’Orbán du pouvoir après les dernières élections, les Européens ne peuvent plus lui attribuer la responsabilité de chaque retard dans les livraisons d’armes ou l’aide financière. Les excuses ont disparu et l’attention se porte désormais sur ceux qui, à Bruxelles et à Berlin, ont promis leur soutien tout en dissimulant leur propre responsabilité derrière le veto hongrois.
Cette contradiction se prolonge dans la recherche actuelle de nouvelles sources d’énergie. Bruxelles s’est tournée vers l’Azerbaïdjan et le corridor énergétique du Caucase du Sud comme pilier de sa stratégie de diversification. Pourtant, il est rarement rappelé que Bakou a signé une déclaration d’alliance avec Moscou le 22 février 2022, soit deux jours avant l’invasion de l’Ukraine. Certains analystes estiment qu’une partie du gaz importé via l’Azerbaïdjan pourrait être du gaz russe réexporté sous une autre étiquette. Le problème est plus large : si l’Europe récompense certaines élites pour la « diversification » tout en tolérant discrètement les réexportations russes par des pays tiers, elle ne fait que remplacer une dépendance par une autre.
Frictions transatlantiques et dilemme migratoire
Le fossé entre les paroles et les actes affecte également les relations avec les États-Unis. Washington a été le premier à avertir du risque d’invasion russe et a fourni des missiles Patriot et des roquettes ATACMS bien avant que Berlin ou Paris n’acceptent d’envoyer des chars Leopard. Pourtant, en Europe, subsiste une tendance récurrente à présenter les États-Unis comme une force déstabilisatrice.
Sur les questions migratoires et culturelles, cette attitude se transforme parfois en refus d’écouter. Des responsables américains ont à plusieurs reprises averti que l’immigration incontrôlée en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique pouvait déstabiliser les systèmes politiques et favoriser l’essor des partis extrémistes. Ils ont également encouragé la coopération avec des alliés musulmans partageant des valeurs laïques. Les élites européennes ont souvent rejeté ces avertissements comme de l’« islamophobie ». Pendant ce temps, la montée de réseaux islamistes, financés en partie par le Kremlin, dans certaines villes européennes a alimenté les inquiétudes sur la cohésion sociale.
De nombreux Européens réagissent négativement aux critiques américaines parce qu’elles remettent en cause une vision du monde confortable. Ils préfèrent se percevoir comme moralement supérieurs à Washington, condamnant l’« unilatéralisme » américain tout en bénéficiant de la protection militaire des États-Unis. Cette indignation sélective se retrouve également en politique étrangère, lorsque certains gouvernements européens critiquent les actions d’alliés du Moyen-Orient tout en maintenant eux-mêmes des relations commerciales avec des régimes autoritaires.
Le front oublié : Géorgie, Moldavie et pays candidats
Les crises iranienne et ukrainienne soulèvent des questions urgentes pour la périphérie de l’Europe. La Géorgie a connu l’invasion russe, l’occupation de territoires et des mouvements de protestation massifs, tout comme la Tchétchénie et d’autres voisins du Caucase. Sa population est largement favorable à l’intégration européenne, mais l’Union européenne et l’OTAN hésitent toujours. Les plans d’action pour l’adhésion promis en 2008 ont été repoussés. La Moldavie se trouve dans une situation similaire. Sans garanties de sécurité solides, ces deux pays restent vulnérables à la coercition russe et aux tentatives de déstabilisation.
Les conséquences de l’hésitation occidentale dépassent largement l’Ukraine. La stratégie du Kremlin consiste de plus en plus à agir dans la zone grise entre la paix et la guerre : violations d’espace aérien, provocations, menaces et pressions psychologiques visant à épuiser les adversaires sans déclencher de réaction décisive. Cette logique est également visible dans le Caucase du Sud. Alors que l’Arménie approfondit ses relations avec l’Union européenne et les États-Unis, les avertissements et menaces venus de Russie se multiplient.
Une question fondamentale demeure : si les pressions augmentent, l’Europe et les États-Unis sont-ils prêts à défendre politiquement, économiquement et stratégiquement leurs partenaires, ou ceux-ci risquent-ils d’être encouragés à se rapprocher de l’Occident sans bénéficier d’une protection réelle en retour ?
Vers un véritable réveil stratégique
Tout cela signifie-t-il que l’Europe est condamnée à l’insignifiance ? Cela ne tient qu’à elle. L’invasion de l’Ukraine a poussé plusieurs gouvernements à renforcer leurs capacités militaires. La Pologne et les États baltes ont augmenté leurs dépenses de défense jusqu’à environ 3 % du PIB. La France débat du rôle de sa dissuasion nucléaire dans la sécurité européenne, tandis que des projets d’achats communs de munitions et de drones voient le jour. Les mouvements de la société civile iranienne ont également inspiré une partie de la jeunesse européenne.
Cependant, aucun de ces efforts ne portera ses fruits sans une confrontation honnête avec les contradictions internes de l’Europe.
Premièrement, le projet européen doit dépasser le simple discours moral et assumer davantage de responsabilités stratégiques. Deuxièmement, la diversification énergétique doit être réelle : l’Europe devrait investir davantage dans ses propres ressources et dans des partenaires partageant ses valeurs. Troisièmement, la relation transatlantique doit reposer sur la franchise. L’Europe ne peut ignorer les avertissements américains en matière de sécurité tout en donnant des leçons de démocratie à Washington.
Enfin, l’Union européenne et l’OTAN doivent reconnaître que leurs promesses envers la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine ne relèvent pas seulement de considérations morales ; elles constituent des engagements stratégiques qui influencent directement la sécurité future du continent. Si l’Europe croit réellement à sa mission civilisationnelle, elle doit soit fournir des garanties de sécurité crédibles à ces pays, soit reconnaître clairement qu’elle n’en est pas capable. L’ambiguïté n’est pas de la bienveillance ; elle s’apparente à de la négligence.
C’est pourquoi les conflits en Iran et en Ukraine dépassent largement leur cadre régional. Ils constituent des tests pour l’ordre international et pour la capacité de l’Occident à défendre ses intérêts, ses alliés et ses valeurs. Ils obligent l’Europe à choisir entre le confort des illusions et la discipline de la stratégie. La fin des dividendes de la paix de l’après-Guerre froide n’a pas nécessairement à être une tragédie si elle conduit à un renouveau du sérieux stratégique, du courage politique et de la réflexion à long terme.
L’avenir de l’Europe pourrait se jouer dans les rues de Téhéran, dans les tranchées du Donbass et sur les places de Tbilissi. En écoutant ces voix et en alignant enfin ses actes sur ses principes, l’Occident pourrait commencer à restaurer non seulement sa crédibilité, mais aussi l’autorité morale que l’hésitation, l’incohérence et la complaisance stratégique ont trop souvent affaiblie.
Giorgi Germesashvili