Billet d’Ukraine depuis Odesa : “Qu’attendre des prochains mois ?”

par

Fabrice Michel est consultant spécialisé sur l’Ukraine et sa région. Engagé dans l’humanitaire depuis le début de la guerre, il a été bénévole à Medyka (Pologne) en 2022 avant de s’installer à Odesa, où il vit depuis juin 2022 et témoigne du quotidien ukrainien sur son canal Telegram.

Qu’attendre des prochains mois ?

La Russie était quelque peu groggy avec les nombreuses attaques ukrainiennes sur ses raffineries, plateformes de distribution et navires de commerce. Si l’étranglement de la Crimée n’est pas près de se solutionner et même si la Russie subit toujours une multitude de coups brisant son économie et son organisation, elle riposte désormais d’une façon similaire : les 3 ports d’Odesa sont quasiment paralysés, les plateformes de distribution sont aussi clairement visées. L’hiver pointera déjà le bout du nez dans 3 mois. Il ne faut pas s’attendre à un bouleversement significatif de la situation du front.

Cependant, la pression se fait lentement sentir sur Kramatorsk et Sloviansk en région de Donetsk, où les premières évacuations préventives ont débuté. Probablement que la Russie va préparer le coup d’après… Elle tapera dès la fin de l’automne sur les infrastructures énergétiques civiles comme elle le fait chaque hiver et sur tout ce qui peut désorganiser l’Ukraine : entrepôts de stockage et plateformes de distribution, grands magasins, chemins de fer, etc.

Malheureusement l’Ukraine est sans bouclier de protection face aux missiles russes. Des offensives locales visant de part et d’autre un grignotage se produiront certainement, mais Poutine va-t-il oser une mobilisation géante de 500 000 hommes comme le dit la rumeur ? Ce sera périlleux car le Kremlin a du mal à cacher sous le tapis les pertes colossales de son armée. S’il y arrive, le doute subsiste, l’Ukraine aura vraiment de gros soucis, mais pas avant le printemps 2027 (une mobilisation à grande échelle ne se fait pas en 15 jours, il faut l’organiser, équiper et former les troupes). Cela peut déboucher sur une grande offensive pour conquérir le but avoué de Moscou, à savoir l’entièreté du Donbass, ou peut-être même qu’une offensive sur la région de Tchernihiv mettra la capitale Kyiv et le pouvoir ukrainien en grand danger. Ce scénario est le pire du pire et reste peu plausible car l’Ukraine ne demeurera pas les doigts croisés. Son armement est de plus en plus compétitif et sophistiqué, compensant partiellement son talon d’Achille : son manque d’effectif dans l’armée.

Les attaques en profondeur en Russie continueront, fragilisant encore davantage Poutine. Et les espoirs de paix ou d’un cessez-le-feu dans tout cela ? Des élections de mi-mandat auront lieu en novembre aux États-Unis. Ce serait un fameux coup pour Trump d’arriver à un cessez-le-feu pour l’hiver. Son attitude versatile et surtout l’embourbement américain au Moyen-Orient rendent cependant cette hypothèse très aléatoire. Et d’ailleurs en a-t-il vraiment la volonté ? Seul un coup d’État en Russie pourrait rapidement mettre fin à cette guerre. Si on sent l’agacement de la population et un Poutine moins souverain, aucun signe de contestation massive n’est pour l’heure en préparation.

L’inquiétante mise en garde des autorités ukrainiennes

Pour la première fois depuis que je suis en Ukraine, je sens une grande fébrilité des autorités ukrainiennes à l’approche du prochain hiver. L’assurance et l’optimisme habituels ne sont plus de rigueur. Les infrastructures électriques et thermiques sont en mauvais état, sans oublier que le gaz se fait plus rare. L’Ukraine n’a plus aucun bouclier protecteur face aux multiples déferlements de missiles russes sur ses installations énergétiques. Autant de facteurs peu rassurants.

La vague des mises en garde a débuté il y a une semaine par une phrase du président Zelensky qui est quasiment passée inaperçue lors d’une interview à un média étranger : « Personne ne peut imaginer ô combien le prochain hiver sera difficile ». Evidemment, prononcée dans un contexte de canicule, personne n’a vraiment relevé cette phrase.

Depuis ce week-end et alors que nous ne sommes que le 11 août, plusieurs voix de personnalités du pouvoir politique préviennent avec grande gravité d’un énorme danger.

On n’est plus dans les appels à se serrer les coudes ou à prévenir de petites coupures de courant qui risquent de se produire en hiver. Le ton a changé. Les Ukrainiens sont carrément invités à acheter dès maintenant des batteries et powerbanks puissants car leurs prix vont doubler ou tripler, à faire d’importantes réserves d’eau et de nourriture ainsi qu’à prévoir des solutions alternatives pour se chauffer.

Beaucoup de canaux Telegram diffusent cette information. Si ceux qui ont les moyens vont évidemment suivre ces conseils, les personnes démunies ne peuvent que s’en inquiéter.

Que craignent donc les autorités ukrainiennes ? Un black-out total cet hiver ? Des problèmes dans la chaîne de distribution ? On se doute que ce genre de déclarations alarmistes n’aurait pas lieu sans un certain fondement, d’autant que les derniers bombardements russes n’incitent vraiment pas à l’optimisme.

Selon de récentes informations des renseignements ukrainiens, les Russes ont changé leur tactique. L’envoi d’essaims de drones est jugé peu efficace vu la défense organisée ukrainienne, l’heure est donc aux missiles. Le Kremlin, conforté par la pénurie des intercepteurs « Patriot », a accéléré sa production de missiles, aidé également par la Corée du Nord. Même si l’Ukraine recevait des missiles pour le système « Patriot », les Russes auront toujours plus de missiles balistiques. L’équation semble insoluble.

L’Ukraine appréhende donc un hiver plus que délicat pour ne pas dire dramatique. J’ai bien peur que le 24 février prochain, après un nouvel hiver épouvantablement difficile pour la population ukrainienne, nous commémorions le 5e anniversaire de ce satané jour où Poutine a débuté son « opération spéciale » qui n’en finit pas…

Fabrice Michel

Soutenir la rédaction

Votre participation contribue directement à notre travail d’information et d’analyse.

CONTRIBUER À LA REVUE DES TEMPS