En quelques mois, le Venezuela est passé du statut d’ennemi stratégique des États-Unis à celui de partenaire énergétique privilégié. Derrière l’accord pétrolier conclu entre Washington et Caracas, le 28 août 2026, se dessine une transformation beaucoup plus profonde : celle d’un rapport de force dans lequel les États-Unis ne cherchent plus seulement à influencer le Venezuela, mais à participer directement à la reconstruction de son économie.
Il y a des accords qui organisent des échanges. Et puis il y a ceux qui redessinent les rapports de puissance.
Celui signé le 28 août 2026, entre les États-Unis et les autorités vénézuéliennes, appartient incontestablement à la seconde catégorie.
Donald Trump présente l’opération comme le plus important accord pétrolier de l’histoire américaine. Selon la Maison-Blanche, Washington obtient un contrôle majoritaire sur le développement de plus de 65 milliards de barils de réserves prouvées, tandis que dix-sept champs pétroliers vénézuéliens pourraient être exploités dans le cadre de concessions allant jusqu’à cent ans. Un investissement pouvant atteindre 100 milliards de dollars est annoncé afin de reconstruire une industrie pétrolière profondément dégradée.
Pour Caracas, l’enjeu est tout aussi considérable. Le gouvernement de transition de Delcy Rodríguez espère tirer des dizaines, voire des centaines de milliards de dollars de recettes fiscales et de royalties au cours des prochaines décennies. La production pourrait progressivement atteindre 1,5 million de barils par jour.
Mais derrière les chiffres se trouve une réalité géopolitique : l’Amérique vient de changer de doctrine au Venezuela.
Pendant des années, Washington avait privilégié les sanctions économiques, la pression diplomatique et l’isolement du régime de Nicolás Maduro. Cette stratégie avait contribué à étrangler l’économie vénézuélienne sans parvenir à résoudre la question politique.
Le changement opéré en 2026 est radical.
Après la chute de Maduro, Washington ne se contente plus d’exiger une transformation politique du Venezuela. Il participe désormais directement à la reconstruction de son principal secteur économique : le pétrole.
C’est là que l’accord devient particulièrement intéressant.
Le Venezuela possède certaines des plus importantes réserves pétrolières mondiales. Mais ces réserves ne valent rien sans infrastructures, capitaux, technologies et débouchés commerciaux. Des années de mauvais investissement, de mauvaise gestion et de sanctions ont profondément dégradé l’appareil de production.
Le pari américain est donc simple : apporter le capital et la technologie en échange d’un accès privilégié aux ressources.
Les observateurs décrivent un montage particulièrement complexe associant un accord entre gouvernements, une nouvelle structure pétrolière privée et une participation du gouvernement américain dans cette structure. Le projet prévoit notamment une participation américaine de 35 % et un accès garanti à une partie de la production.
Autrement dit, Washington ne veut plus seulement acheter le pétrole vénézuélien : il veut participer à la machine qui le produit.
Cette nuance est essentielle.
Elle marque une rupture avec plusieurs décennies de politique américaine en Amérique latine. L’époque où Washington cherchait principalement à empêcher ses adversaires de contrôler les ressources du continent semble céder la place à une logique beaucoup plus offensive : contrôler les chaînes d’approvisionnement elles-mêmes.
Et cette évolution intervient dans un contexte international particulièrement tendu.
La guerre au Moyen-Orient perturbe les marchés énergétiques. Le détroit d’Ormuz reste au cœur des inquiétudes internationales. Les prix de l’énergie sont devenus une question politique intérieure aux États-Unis, à l’approche des élections de mi-mandat.
Dans ce contexte, le Venezuela apparaît soudain sous un autre jour. Pendant longtemps, Washington regardait Caracas comme un problème, aujourd’hui, Caracas peut devenir une solution.
La logique de Trump est d’ailleurs parfaitement cohérente avec sa conception de la puissance américaine : réduire la dépendance extérieure, sécuriser les approvisionnements énergétiques et faire revenir la production industrielle sur le continent américain.
Néanmoins cette stratégie comporte une contradiction majeure : peut-on réellement reconstruire le Venezuela sans reconstruire son État ?
L’industrie pétrolière vénézuélienne ne souffre pas uniquement d’un manque de capitaux. Elle souffre également d’institutions fragiles, d’un cadre juridique instable, d’infrastructures vieillissantes et de décennies de crise politique.
Les premières interrogations apparaissent déjà aux États-Unis. La légalité du montage, son financement et surtout le rôle du Pentagone dans une opération normalement destinée à relever du secteur privé suscitent des interrogations au Congrès. Les observateurs internationaux soulignent également l’absence de mise en concurrence transparente et les incertitudes concernant les autorisations nécessaires.
Il existe également une autre inconnue : la réaction de la population vénézuélienne. Car le récit américain est celui d’une reconstruction, cependant, l’histoire latino-américaine connaît trop bien le scénario inverse : celui d’une puissance étrangère qui arrive au nom de la stabilité, de la modernisation et du développement, avant de placer ses propres intérêts économiques au centre du système.
La Maison-Blanche insiste précisément sur le contraire. Selon elle, les investissements américains doivent permettre au Venezuela de retrouver une croissance durable, de financer la reconstruction du pays et de générer plus de 200 milliards de dollars de recettes fiscales et de royalties au cours des vingt-cinq premières années.
La question ne sera donc pas seulement de savoir qui contrôle le pétrole. Elle sera de savoir qui contrôlera l’État capable de contrôler le pétrole.
C’est ici que le Venezuela devient un des laboratoires (avec l’Ukraine) de la nouvelle politique étrangère américaine.
Washington semble mettre en application une chose que les précédentes administrations avaient mis de côté : dans un monde où la puissance se mesure à nouveau par les ressources, les infrastructures, l’énergie et les chaînes d’approvisionnement, le contrôle d’un territoire ne passe plus nécessairement par l’occupation militaire.
Il peut passer par :
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le capital,
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les concessions,
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les infrastructures,
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les contrats,
Et, surtout, par la capacité à devenir indispensable.
C’est peut-être là le véritable enjeu de l’accord vénézuélien.
Washington ne cherche plus nécessairement à gouverner Caracas. Il cherche à faire en sorte que la prospérité future de Caracas dépende en partie de Washington. La nuance est considérable.
Et elle pourrait annoncer une nouvelle doctrine américaine pour l’ensemble de l’hémisphère occidental : moins de sanctions, moins de discours idéologiques, davantage de contrôle économique direct des secteurs stratégiques.
Le Venezuela serait alors moins une exception qu’un précédent.
Après avoir été pendant des années le symbole de l’échec du chavisme, le pays pourrait devenir celui d’une nouvelle forme de puissance américaine.
Une puissance qui ne demande plus seulement : « qui gouverne ? », mais qui pose une question beaucoup plus concrète : qui contrôle les ressources qui permettront au prochain Venezuela de se relever ?
La réponse reste incertaine, mais une chose apparaît déjà clairement : une part décisive de l’avenir du Venezuela se joue désormais à Washington, indépendamment des positions et des partis pris de chacun.
Gaspard Rambel
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