Retour sur l’exposition « L’Éternel dans l’éphémère » de l’artiste Magdalena Drążdżewska

—

par

Magdalena Drążdżewska est une artiste plasticienne et sculptrice d’origine polonaise, installée à Paris. Formée aux Beaux-Arts de la Ville de Paris, elle développe un travail principalement consacré à la sculpture et à la relation entre la matière, le temps et la transformation. Son parcours artistique a été marqué par plusieurs expositions et distinctions, notamment le Prix Sculpture du 159e Salon de Versailles en 2024. Son exposition « L’Éternel dans l’éphémère » s’est tenue au sein de la Bibliothèque Polonaise de Paris du 21 août au 4 septembre 2026.

L’Éternel dans l’éphémère est une exposition sur ce qui reste et sur ce qui disparaît. Elle a réuni des sculptures, des photographies, une vidéo, des textes et un album.

Magdalena Drążdżewska travaille avec des matières qui ont déjà une histoire : argile du littoral, pierre calcaire, granit trouvé dans une rivière, fossiles marins, ammonite, albâtre, plâtre, fragments de béton, fleurs séchées. Elle ne considère pas la matière comme un simple matériau à transformer. Le lieu d’où elle vient et ce qu’elle a traversé font partie de l’œuvre.

Avec Le Retour à la source, elle réalise, dans la salle d’exposition, une sculpture éphémère à partir d’argile prélevée sur le littoral. La terre est transportée depuis Villers-sur-Mer jusqu’à Paris, où elle devient une sculpture. L’œuvre continue ensuite à se transformer pendant l’exposition. Après celle-ci, son devenir reste ouvert. Vénus des Vaches Noires est également réalisée avec une terre provenant de la côte.

À l’inverse, certaines œuvres cherchent une forme de résistance. Dans L’âge du sable, la pierre calcaire devient une construction qui évoque un château miniature : une forme bâtie pour tenir, confrontée symboliquement à l’eau et à l’érosion. Nid est un assemblage réalisé à partir d’un bloc de granit trouvé dans une rivière et de fossiles marins. La matière elle-même contient donc des traces d’un passé beaucoup plus ancien que la sculpture.

Cette relation entre durée et disparition apparaît aussi directement dans Servez-vous. La vitrine ne présente pas une sculpture intacte, mais des fragments de sculptures que l’artiste a elle-même détruites. Ce qui était autrefois une forme entière est devenu un ensemble de morceaux. Les visiteurs sont invités à prendre les morceaux et certains les emportent. Au cours de l’exposition, la quantité de fragments diminue progressivement. La disparition de l’œuvre devient ainsi un événement réel et visible.

Dans Rêve, un fragment de béton trouvé sur une plage est associé à du papier et à des roses séchées. La forme évoque un petit tombeau. Les mots qui y sont fixés évoquent notamment le rêve d’une grande vie, la maladie, les voyages et les travaux;  des projets et des désirs qui appartiennent à une existence humaine.

Dans Figure, le plâtre porte des fragments de mots. Les mots ne sont pas un texte ajouté à l’œuvre : ils font partie de sa construction, ils peuvent être incomplets, usés, séparés de leur contexte.

État transitoire, la sculpture devient un état provisoire. La figure en cire est également une bougie : la flamme agit directement sur la matière et modifie progressivement sa forme. Le corps sculpté se déforme, fond et disparaît en partie au cours du temps.

La vidéo et les photographies déplacent certaines sculptures vers le paysage. La vidéo montre plusieurs sculptures confrontées directement au paysage maritime. La sculpture est dans un environnement soumis lui-même au mouvement, à l’érosion et au passage du temps.

Les photographies sont imprimées sur d’anciennes toiles de métis « Fleur Bleue », tissées traditionnellement en lin et coton. L’image contemporaine est ainsi imprimée sur un support qui possède lui-même une histoire et une durée antérieures à l’exposition.

Un album rassemble enfin des photographies de sculptures réalisées sur le littoral ainsi que leurs titres. Il conserve d’une autre manière la trace d’œuvres qui peuvent, elles, changer ou disparaître : leur image, leur nom.

Sur le mur, un texte est lui-même disposé de manière fragmentée. Certains mots manquent ou apparaissent séparément. Le texte accompagne les œuvres sans les expliquer directement.

L’exposition ne cherche donc pas à opposer simplement le durable à l’éphémère. Elle montre plutôt que toute forme de permanence est incertaine. Une sculpture peut résister, se transformer, être détruite, retourner à la matière dont elle provient ou ne subsister que par une photographie, un fragment ou un souvenir. Ce qui reste n’est jamais complètement sûr. Et ce qui disparaît ne disparaît pas toujours entièrement.

Poème traduit du polonais : 

« …Entre marée basse et marée haute,

Il y a juste assez de temps pour une sculpture.

La marée voit un relief.

Le vent connaît déjà cette forme.

Le sable garde mal les ombres.

Est-ce que c’est la même chose chaque fois ?

Je regarde toujours un peu trop tard.

Ce qui m’échappe

Ce n’est pas l’essence.

C’est l’instant où elle cesse d’être la même

On voit apparaître.

On ne voit presque jamais disparaître.

Le processus est plus lent que je l’imaginais. … »

Magdalena Drążdżewska

Légendes des photographies et parcours de l’exposition :

  1. Servez-vous

Vitrine contenant des fragments de sculptures détruites par l’artiste. Les visiteurs sont invités à prendre les fragments et à les emporter.

     2. Photographie imprimée sur toile

Une photographie d’une sculpture est imprimée sur une ancienne toile de métis « Fleur Bleue », traditionnellement tissée en lin.

3. Vue de l’exposition

Vue d’ensemble de l’exposition L’Éternel dans l’éphémère à la Bibliothèque Polonaise de Paris.

4. Figure

Plâtre, fragments de mots.

5. Le Retour à la source

Sculpture éphémère réalisée dans la salle d’exposition, avant le vernissage, à partir d’argile prélevée sur le littoral.

6. Rêve et texte mural

Fragment de béton trouvé sur une plage, papier et roses séchées

Texte mural

7. Reste

Photographie de la sculpture Reste, reproduite dans l’album de l’exposition

8. Le Nid

Assemblage à partir d’un bloc de granit trouvé dans une rivière et de fossiles marins

« Pourquoi ai-je voulu faire cette exposition ? J’avais envie de montrer mon travail, de sortir les œuvres de l’atelier et de les confronter à d’autres regards. Je voulais voir ce qui allait se passer. Je l’ai vu. Toutes mes œuvres sont, d’une manière ou d’une autre, des façons de poser une même question : celle de la forme, du temps et de la trace. Après l’exposition, je me suis demandé ce qui reste réellement. Des œuvres ont changé. Certaines ont disparu. Retour à la source est retournée à la mer. Des fragments ont été emportés par les visiteurs. Je suis heureuse de ce qui s’est passé autour des œuvres : les réactions, les questions, les désaccords parfois, les personnes qui sont revenues, le trouble ou l’intérêt que certaines pièces ont suscité. Tout cela a réellement eu lieu. C’est peut-être cela qui reste. »

Magdalena Drążdżewska

Soutenir la rédaction

Votre participation contribue directement à notre travail d’information et d’analyse.

CONTRIBUER À LA REVUE DES TEMPS