La diplomatie transactionnelle : une nouvelle ère d’affrontement des puissances et un défi pour l’Europe

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Jean-François Lefèvre-Farcy est un enseignant et auteur français, diplômé de l’École Normale Supérieure (ENS Cachan). Ses travaux sont publiés dans des revues universitaires et pluridisciplinaires comme la Revue française d’économie. Il a également contribué à des ouvrages de référence dont le Dictionnaire des sciences économiques et sociales paru en 2002.

Donal Trump a décidé de signer un accord pour importer aux Etats-Unis du diesel produit en Russie. Ainsi, Moscou pourrait envoyer 300 000 tonnes de diesel en octobre, 500 000 tonnes en novembre puis 1 million de tonnes en décembre, d’après le vice-Premier ministre russe en charge de l’énergie. Cet accord fait fi des sanctions internationales en vigueur contre le Kremlin depuis l’invasion de l’Ukraine et ébranle une nouvelle fois les équilibres diplomatiques pourtant bien fragiles. Les commentaires vont bon train : détournement de l’attention de l’impéritie américaine à se sortir du bourbier iranien, intérêt électoral de Donald Trump à l’échéance des « midterms », énième louvoiement sur le soutien accordé à l’Ukraine, fascination du président américain pour Valdimir Poutine ou volonté récurrente de nouer une alliance stratégique entre les Etats-Unis et la Russie. Est-on bien cependant sur une logique diplomatique débridée, erratique, dénuée de sens ? Non il y a bien une trame dans la géopolitique trumpienne. Ce fil conducteur c’est celui de la diplomatie transactionnelle qui s’impose comme un nouveau paradigme disruptif dans l’analyse des relations internationales.

Selon Galib Bashirov et Isham Yilmaz la diplomatie transactionnelle est « une approche de la politique étrangère qui privilégie les relations bilatérales au détriment des relations multilatérales, se concentre sur des gains à court terme plutôt que sur une vision stratégique de long terme, adhère à une vision du monde à somme nulle où la réciprocité fait défaut, rejette l’élaboration de politiques fondées sur des valeurs et ne s’inscrit pas dans une stratégie globale. »

De fait, cette politique s’inscrit en rupture avec la diplomatie libérale traditionnelle héritée de l’après 1945 laquelle demeure au fondement de la diplomatie européenne.

La diplomatie libérale : le multilatéralisme, le respect du droit international, la promotion des valeurs démocratiques

Cette diplomatie était fondée sur les valeurs de l’universalisme, de la réciprocité, de la coopération au nom d’un bien commun. Elle impliquait la souveraineté des Etats-nation, la non-ingérence westphalienne, la stabilité des alliances, le respect des engagements, la confiance mutuelle dans le cadre d’institutions pérennes telles que l’ONU, l’OTAN, le Gatt (puis l’OMC). Dénoncer un accord ne pouvait être qu’exceptionnel, déroger aux règles était soumis à sanctions.

Nous étions ici en présence d’un idéal-type diplomatique que d’aucuns qualifieront, dès les années 60, d’avènement d’un nouvel impérialisme américain. La toute-puissance du dollar reconnue par les accords de Bretton-Woods, le plan Marshall, la domination des firmes américaines et du soft power massif qui les accompagne, ont consacré cette suprématie.

Néanmoins, ce leadership américain, relativement consenti dans le contexte de guerre froide, était aussi la contrepartie d’une protection, d’un monde prometteur de croissance et de paix durable et notamment pour l’Europe la garantie d’une consolidation de leurs démocraties.

L’universalisme allait aussi permettre, non sans susciter de vifs débats, de poser un « droit d’ingérence humanitaire ». En 1990, au nom d’un nouvel ordre humanitaire international une nouvelle résolution de l’ONU légitime un droit d’intervention étatique ouvrant ainsi une brèche au principe westphalien de souveraineté nationale des Etats, orientation renouvelée en 2005 sous la forme d’une « responsabilité de protéger » face aux situations de guerre.

La diplomatie transactionnelle : un réalisme offensif de confrontation à visée hégémonique

La diplomatie transactionnelle du « deal » est en rupture absolue avec tout cela : le « deal », le marché conclu est pensé au bénéfice d’intérêts spécifiques, nationaux comme privés, et s’accommode stratégiquement de la rupture avec l’intégrité territoriale des Etats au mépris de toute règle antérieure. Elle repose sur une contractualisation marchande des relations internationales fondée non pas sur l’alliance durable entre nations mais sur un échange négocié, de gré à gré, de ressources matérielles (des matières premières, des terres) ou immatérielles (la sécurité, des droits de passage, d’exploitation) où tout à chacun peut dégager un bénéfice fut-ce au détriment voire au sacrifice des autres. Ce monde-là n’est pas « gagnant-gagnant » mais un jeu à somme nulle dans lequel il y a nécessairement des perdants, des dominés. Elle a ainsi pour vecteur non pas la paix mais le conflit, l’exacerbation du rapport de force y compris militaire ; non pas le doux commerce de Montesquieu, mais la guerre économique, énergétique, technologique.

A l’encontre de la politique étrangère, traditionnelle et idéaliste, fondée sur la diffusion de la démocratie, le droit international ou l’intégration économique, la diplomatie transactionnelle valide la théorie du réalisme offensif telle que défendue par John Mearsheimer. Selon ce dernier, les Etats ne sont agis que par une recherche de puissance ce qui leur confère un réalisme offensif dans leur quête hégémonique, la guerre représentant un instrument de gouvernance parmi d’autres, auquel ils recourent éventuellement pour consolider leur position stratégique. La représentation du monde y est alors celle d’une multipolarisation et la confrontation de puissances affirmant, préservant, élargissant, renforçant leur hégémonie régionale.

Comme le démontre fort bien par ailleurs Maud Quessart, les agissements du locataire actuel de la Maison Blanche relèvent bien d’une position doctrinaire alternative qui pose de fait une volonté de « puissance sans principe » dans le cadre d’un nouvel ordre post-libéral. La politique étrangère trumpienne rompt avec l’idée d’un leadership assumant des « biens publics mondiaux » nécessaire à la stabilisation de l’ordre mondial. Elle impose une vision désenchantée de la politique internationale, dominée par la défiance, la réciprocité directe et la compétition-guerre permanente. Au leadership américain compatible avec le multilatéralisme de l’après 1945 se substitue alors l’hégémonie sans partage et idéologique au nom de l’America First.

La géopolitique transactionnelle au fondement d’un ordre international illibéral

Politiquement, comme le soulignent Jean Tirole et Karine van der Straeten dans leur récente analyse de l’Economie du désordre mondial, cette nouvelle géopolitique transactionnelle s’apparenterait davantage à un ordre illibéral exacerbant les nationalismes et les populismes. Les auteurs avancent que la polarisation actuelle du monde repose fondamentalement sur la (re)création d’un sentiment d’unité nationale, l’exploitation politique des peurs liées aux transformations en cours (changement climatique, pandémies, migrations, intelligence artificielle).

La diplomatie transactionnelle renoue donc avec la conception du politique de Carl Schmitt dont la proximité avec l’idéologie du national-socialisme sera plus tard dénoncée. Fondamentalement selon Carl Schmitt le politique ne peut être fondé que sur la distinction entre l’Ami et l’Ennemi et sur le rapport de violence politique qu’il suppose. Les dirigeants des démocraties illibérales, de Donald Trump à Valdimir Poutine mais aussi de Narendra Modi à Recep Erdogan en passant par Nicolas Maduro, s’inscrivent dans cette filiation dès lors qu’ils se nourrissent de récits opposants « un Nous et un Eux ». Chacun à sa manière, travaille l’imaginaire du bouc émissaire ennemi-étranger, de l’insécurité sous toutes ses formes, et à ce titre bafoue les principes démocratiques de l’Etat de droit dans le cadre duquel ils ont pourtant été élus. L’illibéralisme alimente alors une diplomatie qui joue sur les peurs et agite les menaces selon des registres bien établis, comme l’a fort bien démontré Robin Corey. A rebours, le transactionnalisme renforce en interne les populismes en exacerbant le « Nous contre Eux », contribue à renforcer le sentiment de crise du politique et fragilise nos démocraties. L’agitation des peurs dans les moments de crise, l’instrumentalisation de la menace, de la déchéance nationale résonnent alors particulièrement lors des échéances électorales.

L’Union européenne à l’heure du défi de la puissance : vers les Etats-Unis d’Europe

Dans ce cadre géopolitique d’affrontement de « puissances sans valeur » les démocraties européennes apparaissent aujourd’hui bien fragiles. La diplomatie européenne jusqu’ici largement atlantiste se trouve démunie, confrontée à une forme d’impuissance qui pourrait bien lui être fatale. Les seules ripostes nationales ne suffiront pas et il ne lui suffit plus aujourd’hui de défendre son modèle multilatéral mais bien de réaffirmer sa souveraineté en renforçant sa puissance commune. En conséquence, les discours prometteurs de souveraineté nationale au sein de l’Europe ne peuvent plus être aujourd’hui gage d’indépendance et de puissance. L’Europe, nous disent Jean Tirole et Karien Van der Straeten, est dans la position du zèbre : le lion n’attaque pas l’éléphant ni la souris mais plutôt cet animal bien en chair et sans défense.

Ils rejoignent ainsi le constat opéré par Aurore Lalucq dans son ouvrage Trump contre l’Europe, Comment rester libres ? : le combat économique et politique aujourd’hui doit être de renforcer les défenses d’une Europe devenue colosse aux pieds d’argile. Il faut s’affranchir de nos dépendances antérieures qui nous insécurisent aujourd’hui, qui nous rabaissent et nous affaiblissent. On se doit de renforcer notre souveraineté tout en défendant le cœur du projet politique européen d’un monde de paix et de progrès démocratique. Plus que jamais la solidarité européenne ne doit pas se limiter aux seuls liens marchands, mais doit s’ancrer dans une institution politique à la hauteur des multiples défis internationaux qui sont aujourd’hui les nôtres. Face à l’aventurisme agressif de la diplomatie transactionnelle, il faut opposer la puissance des Etats-Unis d’Europe, une puissance fondée sur des valeurs. Réaffirmer nos valeurs démocratiques, notre vertu républicaine sans puissance ne suffira pas. Et comme le souligne Aurore Lalucq, si on ne fait pas le deuil d’un monde qui n’existe plus notre destin sera celui de la servitude volontaire.

Jean-François Lefèvre Farcy, le 17 octobre 2026.

Références bibliographiques :

*Galib Bashirov et Isham Yilmaz, «The rise of transactionalism in international relations : evidence from Turkey’s relations with the European Union”, Australian Journal of International Affairs, vol. 74, n°2, 2020.

*Robin Corey, La peur. Histoire d’une idée politique, Armand Colin 2007.

*Aurore Lalucq, Trump contre l’Europe. Comment rester libres ?, Les petits matins, 2026.

*John Mearsheimer, The Tragedy of Great Power Politics. WW Norton, New York, 2014.

*Maud Quessart, « La puissance sans principe, géopolitique du trumpisme », Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire, Etude 126, septembre 2025.

*Jean Tirole, Karine van der Straeten, L’Economie du désordre mondial, Albin Michel/Presses Universitaires de France, 2026

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